Le test de la langue

 

Comment mesurer son taux d’intégration à une culture ou dans un pays ? La maîtrise de la langue par exemple. Oui, je sais, en m’installant au Québec, j’ai pas placé la barre bien haute, même si une personne, le plus sérieusement du monde, m’a demandé un jour si je parlais le québécois couramment. C’était lors d’un séjour en France. Ceci dit, la langue du cousin peut s’apparenter à du chinois dans différents cas de figure : vous êtes mal réveillé, alcooliquement charismatique, ou encore trop vert derrière les oreilles pour saisir toutes les subtilités de la “parlure“ locale, le fameux joual, avec ses termes fleuris et ses expressions rustiques qui plaisent tant aux conquistadors français. Le point de chute importe aussi beaucoup. À Montréal par exemple, ville à elle seule distincte dans une province qui bénéficie d’un statut à part au Canada, il est très rare de ne pas comprendre son interlocuteur, le sourcil froncé et le très prosaïque « hein ? » indiquant à ce dernier que vous êtes complètement largué et qu’un sous-titre s’impose. 

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Parce que je viens de vivre une scène amusante que je dois à mon voisin du rez-de-chaussée, une espèce d’homme préhistorique, la massue en moins et les habits en plus. Depuis deux ans qu’il s’est installé dans l’immeuble, il ne m’a jamais dit bonjour ou adressé la parole. C’est pas faute de lui avoir tendu la perche. Ma politesse, comme ma gentillesse d’ailleurs, ayant ses limites, j’ai vite tiré un trait sur mes tentatives de communication, puisqu’en retour je ne récoltais que des regards hagards, comme si je venais de lui siffler la Marseillaise avec mon anus. Pardonnez l’image triviale, mais je la trouve parlante.

Je pense, à vrai dire j’en suis sûr, que le monsieur n’a plus toute sa tête. Disons qu’elle est sur ses épaules, mais que si je colle mon oreille à la sienne, je vais entendre la mer. Il m’arrive de penser que c’est un genre d’épouvantail animé, un modèle avant-gardiste destiné à chasser les écureuils-éboueurs qui sont légion dans la ville… Bref. 

Pour en revenir à ce qui m’amène, c’est arrivé il y a deux jours. Je revenais d’une course sur mon vélo, que je m’apprêtais à cadenasser à l’escalier extérieur, tout content de m’être faufilé entre les gouttes, très envahissantes ce jour-là. Soudain, je distingue une voix dans mon dos. Je me retourne car il me semblait avoir aperçu l’homme des cavernes sur le perron de son appartement. Rapide coup d’œil autour de ma modeste personne. Ah ben oui, c’est bien à moi qu’il s’adresse. Dans 5 minutes, il va neiger… Je me dis qu’il a dû reconnaître le marcheur le plus célèbre du web, titre qui vient de m’être décerné par un ami normand (en fait, il est Breton, c’est pour le faire chier). Donc, il me cause. Et là je me mets aussitôt dans la peau d’un nouvel arrivant, ou de cet ami savoyard qui a éprouvé toutes les peines du monde à comprendre les gens d’ici, même si ces derniers, dans un louable effort, prenaient soin d’articuler pour éviter la noyade.

 Car le gars qui me fait face, outre une épilepsie capillaire qui manque de me faire hurler de rire, s’exprime dans un langage très bizarre, comme s’il avait une patate chaude dans la bouche. Et pour corser l’exercice, il me débite des phrases à une allure de mitraillette. Je décide donc de saisir quelques mots, comme à la fête foraine avec le pompon, à la bonne franquette quoi, à la dérobée, et de les recoudre ensemble pour donner un sens à sa purée verbale. Bon, j’avoue : faut être sobre pour procéder de cette manière, ce qui était mon cas, bien que ma mère pense que je sois alcoolique depuis que j’ai mis ma langue dans la bouche d’une Bretonne, ce qui est moins grave que le virus Ebola, mais quand même.

Nous avons donc entamé une conversation, courte ceci dit. Encore groggy par la possibilité d’une amitié naissante, je me suis limité à quelques mots sommaires, comme le fameux « oui » (et sa variante « cause toujours » côté coulisse), sans oublier le sourire hypocrite que maîtrisent tous les bons serial killers. Pour résumer, il me disait qu’avec toute cette pluie, mon vélo allait finir par rouiller, et aussi, accessoirement, qu’il n’aimait pas la pluie. Un dialogue basique, vous l’avez constaté, comme souvent au Québec (et ailleurs aussi), où la météo s’avère d’une grande utilité quand vous êtes en panne d’inspiration. 

J’ai donc un nouvel ami, un ami extraterrestre mais un ami quand même. La prochaine fois qu’une personne en France me demande si je parle le québécois couramment, je prendrais en considération cet épisode qui avait valeur de test. 🙂

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