La vie des autres…

Mon cher voisin de gauche,

« Désolé, je ne connais pas ton prénom. C’est la place que tu occupais ce matin, à 11h plus précisément, comme disent les pilotes d’avion pendant un combat. C’est le hasard qui m’a mis sur ta route, et, pour une fois, je dois reconnaître qu’il n’a pas bien fait les choses. Vois-tu, j’ai pris pour habitude, il y a longtemps déjà, d’aller poser mon cul dans un café de mon quartier pour lire mon journal favori. J’accorde beaucoup d’importance à ce rituel qui grève un peu mon budget. Ce mercredi, donc, je me suis dirigé vers une première table, avant de changer d’avis. J’ai opté pour la grosse table carrée, dans mon dos, cernée de filles plutôt jolies. Et puis il y avait toi, avec ta barbe de mousquetaire. À première vue, tu n’étais pas venu pour te rincer l’œil  en feignant de parcourir la presse. Je fais ça mieux que toi…

Non, il y avait ce gros cahier à tes côtés, et cet ordinateur que tu titillais de temps à autre d’un index délicat. On eut cru que tu avais entamé les préliminaires avec ta machine, cherchant désespérément son clitoris. De temps à autre, tu soupirais ou semblais te parler à toi-même, comme pour nous faire comprendre que tu étais un mec occupé, avec un métier… et un cellulaire. Je ne l’ai pas vu tout de suite celui-là. J’ai senti sa présence lorsqu’il a vibré. Une fois, puis deux, puis trois… Jusque-là, il n’y avait rien d’anormal, encore que ce ronronnement intempestif empiétait sur mon sacro-saint bien-être. C’est quand il a fini par sonner que les choses se sont gâtées. J’ai alors vite compris que j’avais affaire à un casse-couilles. 

Car tu parlais fort. Trop. Moi, tu vois, il m’arrive souvent de m’éclipser avant de poursuivre ma conversation, et, si je ne le fais pas, j’adopte un niveau sonore qui reste supportable pour mon entourage. Je te rassure : dans ce domaine, je peux te dire que tu es issu d’une famille nombreuse. Les casse-bonbons ont été inventés pour nous rappeler, entre autres, à quel point la politesse est une chose précieuse, et ma foi utile en société. Encore faut-il faire preuve de bon sens. J’ai déjà croisé des cousins à toi dans des trains, des bus, des salles d’attente chez le médecin…, et à chaque fois je suis pris d’une envie d’aller lire leurs pensées à grand coup de front dans leur boîte crânienne. Oui, la violence est parfois le corollaire de la connerie.

J’ai éprouvé toutes les peines à me concentrer, plaçant par moments discrètement mes pouces sur mes cavités auditives, à défaut de te les enfoncer dans les yeux. Bref, j’étais « vénère »  comme disent les jeunes. Tu as gerbé ta vie sur la page de mes nouvelles encore tièdes. À cause de toi, mon café latte avait moins de goût, et tous ces petits moments qu’il me plaît d’éplucher par réflexe avaient aussi perdu de leur saveur. Pendant ce temps, tu excellais dans ton rôle de méchant. Oui, car tu étais soudain devenu pour moi le méchant. Grâce à toi, j’ai appris que tu étais séparé de ta femme (je la comprends un peu) et que vous aviez la garde partagée de votre enfant. J’ai aussi saisi que tu étais professeur (attends, je prends une pause, y a ma voisine qui baise)… Fausse alerte. 

Quand tu as raccroché, j’ai poussé un ouf de soulagement, in petto il va s’en dire. Mais rapidement, comme souvent chez les gens de ton espèce, tu as ressenti le besoin d’appeler quelqu’un d’autre. En clair, tu sombrais dans le zèle, me faisant par la même occasion regretter d’être un farouche opposant à la peine de mort. Je pense que certains automobilistes dehors, considérant que certains faisaient preuve de bravoure en roulant les fenêtres baissées avec ce temps assez frisquet, ont capté quelques morceaux de ta conversation de m’as-tu vu. 

Ton dialogue terminé, tu t’es levé. J’ai alors anticipé ton départ et les cris de joie dans le café. Oui, je ne devais pas être le seul dans cet état, à en juger par les toussotements suspects de ma voisine de droite, qui tentait à sa façon de te faire comprendre que tu avais de chiantes cordes vocales. Des appels de la gorge que l’on aurait pu traduire ainsi  : « Mais tu vas la fermer ta gueule ! » J’admets que si elle avait osé te dire ça, je l’épousais sur-le-champ. Tu as fait mine de t’en aller, mais tu n’es pas parti. Damned ! En fait, tu allais juste aux toilettes. J’ai alors prié pour que tu restes bloqué dans cet endroit où je trouve que tu avais toute ta place finalement, ou que ton pénis éclate subitement, d’où une évacuation d’urgence, d’où la paix…

De retour, tu as pris place derrière une petite table, comme celles qui garnissaient les salles de classe d’antan. J’ai cru que tu t’isolais par politesse (il n’est jamais trop tard), bien que le pupitre en question ne se trouve qu’à un mètre de nous. Notre quiétude est morte dans l’œuf. Nouvelle conversation, nouvelle envie d’homicide. Sauf que là tu avais choisi une variante, en t’adressant dans deux langues à ton interlocuteur. La première ne laissait pas de place au doute : l’anglais. Pour la seconde, j’ai pensé à une langue slave. Je me suis dit que tu avais décidé de nous en mettre plein la vue. Un con compétent. Tu resplendissais à travers cet oxymore.

J’avoue que ce fut la goutte de trop. J’ai avalé mon café, replié mon journal, en maudissant ceux que tu représentes avec tant de brio. Tu as pourri ma matinée, mon cher voisin de gauche, mais je te dois une chronique. On se console comme on peut. »

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