Mon héroïne…

Photo prise le jour de mes 40 ans. Ma mère résumée en une photo !

Que vais-je bien pouvoir raconter un 8 mars, alors que le monde entier, ou presque, se prosterne devant les femmes, puisque cette journée leur est dédiée… ? J’avais le choix entre une chronique sur la castration masculine au Québec (et tout cela dans l’indifférence générale ! Mais que fait la police ?!)… et ma mère. J’ai donc choisi ma mère. Il était temps. Oui, il était temps car cela faisait un bon moment que je songeais à lui pondre un petit quelque chose, le genre de prose à lui inspirer – encore – des superlatifs à mon égard, comme le sempiternel et toujours jouissif « il est bô mon fils ! » Je persiste à croire que ma mère cache des origines juives, ce qui m’obligerait du coup à faire une croix sur les rassemblements néo-nazis auxquels je m’adonne pour tuer l’ennui. (Je précise que c’est de l’humour noir, dont je suis friand, au même titre que l’ironie et le sarcasme, dont les Québécois ne sont pas des adeptes. Ceci pour éviter que certains prennent tout au pied de la lettre. Je sais, c’est malheureux de devoir se justifier, mais on en est là de nos jours… )

Ma mère, qui n'aime pas se voir en photo, va être servie aujourd'hui !

Ma mère, qui n’aime pas se voir en photo, va être servie aujourd’hui !

Donc, ma mère. Si je devais être exhaustif, je vous inviterais à vous installer confortablement devant votre ordi, voire même à aller chercher un sac de couchage. Je pourrais, vous vous en doutez, en écrire des tonnes à son sujet. Quand on aime, on s’étale ! Des choses drôles et moins drôles. Car ma mère ne l’a pas eu facile, comme on dit… Disons que sa vie n’a pas commencé comme un conte de fée. De quoi écrire un roman à la Zola… Un père inconnu, une mère qui n’en fut pas vraiment une, trop longtemps absente, et qui finira sa vie avec quelques synapses bousillés. Et une fratrie, dispersée dans des familles d’accueil, qui ne fera connaissance que bien plus tard. Oui, ma mère était une enfant de la Ddass (l’Assistance Publique). Jeune, je me souviens qu’on changeait de trottoir quand notre mère apercevait la sienne. Je la revois soliloquer dans la rue, ce qui semblait étrange pour un enfant… Quelque chose ne tournait pas rond. Je n’ai que trop peu de souvenirs la concernant. Ma mère m’a raconté que le jour de sa mort, c’était morne plaine autour du cercueil. Triste vous avez dit ?

Enfant, j’ai vu une femme cumuler les fonctions de mère et de père, et se serrer la ceinture pour que nous ne manquions de rien. Si je connais la véritable valeur du mot sacrifice, c’est grâce à elle, à cet amour maternel décuplé dont elle avait été privée et qu’elle faisait rejaillir sur nous. Elle a été et est une mère digne, et elle est toujours restée une mère jeune dans sa tête. J’ai la chance de n’avoir que 20 ans d’écart avec elle (elle m’a expulsé à 19 ans), ce qui explique sans doute pourquoi il m’arrive de la considérer aussi comme une copine (j’imagine que ma sœur, immatriculée deux ans après moi, doit ressentir la même chose). Lorsque j’ai fêté mes 40 ans, elle était une des premières personnes sur la piste et une des dernières à quitter la salle. Mes amis n’en revenaient pas, se demandant à quoi elle carburait (la photo plus haut est à ce titre très symbolique !). La plupart avaient fini vaincus par la fatigue. Pas elle. Elle, elle en avait encore dans le moteur. J’ai l’impression d’avoir toujours vu ma mère courir et faire 10 choses à la fois. Une dopée de la vie.

La mère et la frangine, avec ses faux airs d'Ariane Moffatt... ;-)

La mère et la frangine, avec ses faux airs d’Ariane Moffatt… 😉

Ma mère n’est pas grande : 1,50 m. À côté d’elle, j’ai l’impression d’être un géant, du haut de mes 1,76 m. Et pourtant, je me sens petit devant ce qu’elle a accompli, malgré les coups de trique de l’adversité, devant ce petit bout de femme qui en impose. Même en me mettant sur la pointe des pieds, j’aperçois difficilement ses chevilles. J’imagine qu’on agrandit tous démesurément nos modèles. Elle a beau ne pas avoir fait de longues études, elle qui a commencé à travailler à 16 ans, elle nous a enseigné tout ce que ma sœur et moi devions savoir pour aller de l’avant et de pas nous égarer, sans jamais entraver notre liberté. Elle a toujours insisté sur l’importance d’être honnête, et je m’efforce encore aujourd’hui d’être digne de cet enseignement dont elle est la parfaite incarnation, même si je suis bien placé pour affirmer que cette honnêteté paraît galvaudée et en péril dans le monde qui est le nôtre.

Ma mère ne porte pas de cape et n’a aucun super-pouvoirs, mais encore aujourd’hui, je la trouve inspirante et courageuse. Élever deux, puis quatre enfants (je suis issu d’une famille recomposée), tout en exerçant le dur métier d’aide maternelle, sans qui les enseignants du primaire seraient bien dépourvus, ça inspire un minimum de respect. En tout cas, en ce qui la concerne, les institutrices qui l’ont eue comme partenaire n’ont jamais eu à se plaindre, bien au contraire, et je parle sous couvert de l’une d’elles. Elle avait beau être parfois autoritaire avec les enfants, ces derniers l’adoraient, car elle était juste. Et puis je n’ai jamais vu ma mère s’inventer une maladie pour ne pas aller travailler. La seule fois où elle a pris un congé, et il fut long, c’était à la fin de sa carrière, quand un cancer est venu lui tripoter les seins.

Son combat contre cette odieuse maladie est venu confirmer tout le bien que je pensais d’elle. Femme courageuse, dure au mal, ne se plaint jamais, et au final, s’en tire avec les honneurs, force l’admiration sans rouler des mécaniques. Elle est comme le roseau : elle plie mais ne se rompt jamais. Je me souviens de l’émotion qui l’avait submergée quand elle m’avait vu débarquer par surprise du Québec, histoire de pouvoir l’accompagner pour sa première séance de chimio. Par la suite, on s’était marrés comme des gosses en la voyant coiffée d’un casque de glace, une technique censée éviter la chute des cheveux pendant les traitements.

Ma mère et Claude, l'autre homme de sa vie ;-)

Ma mère et Claude, l’autre homme de sa vie 😉

Si elle a des défauts ? Oui, elle crie et s’emporte parfois avec véhémence ! Je me dis parfois que l’homme avec lequel elle a refait sa vie devait quand même l’aimer pour avoir supporté ses crises et ses commentaires assassins… Car ma mère, faut pas la faire chier. Quand elle a quelque chose sur le cœur, elle le dit. Parfois aussi, quand elle est mal lunée, tu dégustes. Elle prend pas de gants, elle crève l’abcès avec une hache. Quand nous étions enfants, elle ne faisait pas semblant avec les fessées, et je ne lui en ai jamais voulu. Il m’arrive de sourire en pensant au carnage qu’elle ferait au Québec, dans cette province où le choc frontal est si mal vu, avec cette consensualité pétrie d’hypocrisie qui m’insupporte parfois. D’autant que ma mère adopte parfois un ton cassant. Elle peut avoir le verbe rugueux, dirons-nous. Franche du collier. Avec elle, pas de couteau dans le dos qui tienne. Mais je sais aussi que ses colères sont trompeuses, qu’elles dissimulent un cœur énorme. J’ai, je pense, hérité de son côté altruiste, en tout cas humaniste.

Notre mère nous a inculqué la politesse et le respect, et à travers lui les principes, que la société actuelle a tendance à bafouer. Le respect, mais aussi l’ouverture. Même si j’avais amené un homme à la maison en lui faisant comprendre que j’étais plus torse poilu que grosse paire de nibards, ça n’aurait rien changé pour elle. Avec ma mère, pas de couleurs et de religions qui tiennent. Ça s’appelle la tolérance, et soyez assurés que j’ai bien retenu sa leçon. La preuve : je compte parmi mes amis des handicapés, des PD (si si on peut dire PD sans être homophobe), des rouquins, des fonctionnaires, des musulmans, des Bretons et des Normands, des petites bites… et même une ribambelle de femmes… 🙂

Ma mère est drôle, sans le savoir parfois. Car elle a tendance à (ré)inventer des mots ou des expressions, comme le jour où elle m’a dit, je ne sais plus pourquoi, qu’il fallait « croiser les bras » au lieu de « croiser les doigts ». Ou encore lorsque le MMS du téléphone portable s’était mué en M&M’s… Il y a 2 ou 3 ans, elle s’est mise à l’anglais, ou du moins elle a tenté. Faut dire que se lancer dans une pareille entreprise à 60 balais, c’était osé, disons… Remarquez, ma mère aime apprendre sur le tard. Elle a passé son permis au milieu de sa trentaine, et appris à faire du vélo bien plus tard. Si elle est devenue une louable cycliste, elle est restée très erratique dans sa conduite. Mais revenons à la langue de Shakespeare. Ce que j’adorais, c’est qu’elle prononçait tout à la française. J’ai beaucoup ri le jour où elle a voulu savoir le sens du verbe « to put », qui était devenu dans sa bouche : « to pute » (tou pûte)

– « Ça veut quoi tout to pute ? » Ce fameux jour, j’ai failli lui répondre que ça signifiait avoir des relations sexuelles tarifées, mais je me suis retenu (pour ma mère, je suis toujours un sain) 😉

Voilà ce que j’avais envie de dire; c’est un petit pan de cette montagne qui m’a mis au monde. Je tenais à lui rendre hommage en ce jour particulier, et lui dire que si je suis resté dans le droit chemin, c’est quand même pas mal grâce à elle. Quand on peut s’appuyer sur des exemples de cette trempe, on est armé pour aller dans la bonne direction. Ce n’est pas par peur d’être privé de ma liberté que je suis resté intègre mais par peur de la décevoir si j’avais dû commettre un geste irréparable ou indigne de cette éducation qu’elle s’est échinée à nous inculquer avec des mots ou avec son propre vécu.

Je sais qu’il n’est pas donné à tout le monde d’avoir eu la chance d’être aussi bien “encadrée“, et si nous n’avons jamais roulé sur l’or, nous avons croulé sous les lingots rutilants que notre m’man lustrait avec le chiffon si doux de l’amour.

Un jour, je me suis prêté au jeu du questionnaire de Proust, couché sur un format de carte postale, qui a fini aimanté sur mon frigidaire. À la question « Quels sont vos héros dans la vie réelle ? », j’ai répondu tout naturellement « ma mère ».

Je crois que tout est dit.

En novembre dernier, elle avait accepté de figurer dans l'album surprise que j'avais concocté pour ma sœur, à l'occasion de ses 40 ans...

En novembre dernier, elle avait accepté de figurer dans l’album surprise que j’avais concocté pour ma sœur, à l’occasion de ses 40 ans…

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2 replies »

  1. Vraiment un bel hommage Olivier! J’ai besoin d’un Kleenex (en bon français) . Hé! Moi aussi je suis à l’anglais actuellement.Contente de connaître mon ami!

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  2. Bravo olive, la prochaine fois que tu la croise, soit prévoyant et muni toi d’une bonne bouteille d’oxygène afin de pouvoir respirer pendant de longues minutes coincé et serré entre ses bras ; et aussi d’une autre bonne bouteille pour rire avec elle ( la 1er photo en haut est extraordinaire 🙂 ça me rappelle un peu le film « Les ch’tis » lol

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