Mendier son identité

C’est une scène vécue ce mardi qui me pousse à sortir ce texte – intemporel – de mes tiroirs. J’étais dans le métro quand un mendiant a fait irruption. Il est passé d’un anonyme à un autre avec son petit gobelet en plastique dans les mains. Comme la plupart des gens, je n’ai rien donné. Mais quand cette personne, avant de quitter la rame, s’est retournée vers nous pour nous souhaiter une bonne soirée, je crois avoir été le seul à lui répondre. Aux yeux de la plupart des gens, cet homme sans le sou n’était visiblement plus rien…

« J’ai une tête de gentil, peut-être trop à en juger par tous les mendiants qui m’apostrophent pour quelques pièces de monnaie ou une clope. S’il y en a un dans la rue, il est pour moi. Je les collectionne. C’est pareil pour les enquêteurs en tout genre qui alpaguent les passants. Une fois sur deux, je suis tiré au sort. And the winner is… Un jour, j’ai même dû tester une marque de shampoing, ce qui m’a valu une course effrénée pour ne pas arriver en retard à un cours à la fac.

C’est pas que ça me gêne, mais j’aimerais bien laisser ma place aux autres. Si je donne très rarement, j’ai au moins la décence de regarder les mendiants dans les yeux quand ils me parlent. Je vais même jusqu’à leur répondre, toujours. J’accompagne parfois mes petites répliques d’un désolé un peu aphone dont je ne perçois pas vraiment l’utilité, puisque je ne suis en aucun cas coupable de leur situation.

Si je prends la peine de ne pas les ignorer quand ils m’interpellent, c’est pour ne pas les déposséder du seul vêtement qui leur tient encore chaud : l’identité. J’essaie de me mettre à la place de tous ces paumés quand un piéton ne prend ni la peine de leur répondre ni celle de croiser leur regard. Nous ne sommes pas obligés de donner l’obole à cette misère humaine itinérante, et cela ne m’empêche pas, pour tout vous avouer, de bien dormir la nuit. En revanche, nous devons les respecter, même si nos narines pensent le contraire et que nos yeux ne supportent pas leurs guenilles. Notre indifférence ne fait qu’anéantir ce qui leur reste d’existence. Ils envoient des mots qui trouvent sans doute plus de réconfort sur le mutisme du béton qui leur tient compagnie. C’est dire si la jauge de notre humanité donne des signes inquiétants de disette. Quand on parle d’eux, on dit des SDF. On voudrait les faire disparaître du catalogue humain qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Ignorer la présence d’un homme revient à le condamner à mort, à guillotiner ce dernier soupçon de vie, en insinuant qu’il n’est plus rien. On parle aux plantes, ça leur fait tant de bien! On paie des sommes folles pour soigner des animaux qui nous bombardent de crottes, au grand bonheur de nos pieds gauches. On va même jusqu’à épargner un insecte repoussant parce que c’est une créature de Dieu. Mais on méprise nos semblables dans un silence de cathédrale. »

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Catégories :Tranches québécoises

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