Sniper à la cacahuète

J’aime observer les gens. Il n’y a pas mieux que la vie de tous les jours pour vous livrer des saynètes à la pelle. Mais faut avouer que certains se donnent plus de mal que d’autres pour se faire remarquer. Moi, ça m’arrange. Ils me livrent la marchandise, en quelque sorte. Après ça je couche tout ça sur papier, enfin sur ordi, et ensuite je fignole…

Prenez ce fameux, c’était un mardi. Après le boulot, j’ai fait un détour par un parc. Il faisait chaud, l’air était chargé d’humidité. Les arbres sont devenus des alliés, bruissant de leurs feuilles taquinées par le vent. Il était tentant, cet espace vert qui a fait peau neuve l’an passé. J’ai attaché mon vélo à une borne ad hoc, puis je suis allé m’asseoir sur un banc, à l’ombre. Quelques minutes auparavant, je m’étais arrêté dans une boulangerie, et j’en étais ressorti avec deux petits pains au lait que mes doigts impatients commençaient à réduire en pièces.

Bien évidemment, avec cette bouffe dans les mains, deux satanés pigeons ont tapé l’incruste. Devant moi également, quelques écureuils batifolant d’un arbre à un autre, en quête eux aussi d’un peu de nourriture pour se remplir la panse. À Montréal, ces animaux pullulent et ils n’ont guère plus de charisme et d’hygiène qu’un rat. Ça ne les empêche pas d’être des stars devant les appareils photo des touristes, lesquels il est vrai n’ont pas toutes les cartes en main…

Je crois que ce sont les écureuils qui ont attiré ce gars, la cinquantaine à vue d’œil, qui est apparu dans mon champ de vision et m’avait l’air tout droit sorti de la cuisse à Dionysos, façon détournée de dire qu’il devait détester l’expression « mettre de l’eau dans son vin ». Si je dis ça, c’est parce qu’il a dégainé un sac rempli de cacahuètes encore protégées de leur écorce.

Un sac assez volumineux. Sur le coup, j’ai cru qu’il voulait alimenter tous les écureuils de la place. Il était clair qu’il s’était mis en tête de donner à manger à ces bêtes, lesquelles se confondent parfois avec l’écorce des arbres, comme j’ai pu le constater. Mais ce qui a attiré mon attention, et provoqué ce déclic qui m’incite à vous écrire ces lignes, c’est sa façon de leur donner à manger. En fait, je devrais employer un verbe plus fort, comme catapulter par exemple. Imaginez quelqu’un qui lance très fort un caillou, en visant bien sa cible… Maintenant remplacez le caillou par une cacahuète. Il y mettait tant d’ouvrage que je me suis dit que s’il arrivait à en toucher un, ce dernier exploserait, c’est vous dire son niveau d’investissement.

J’ai arrêté de sourire quand il a tiré dans ma direction. Il ne me visait pas – ce qui aurait équivalu à un suicide, assisté dans ce cas de figure – mais ciblait l’écureuil qui devait sans doute le narguer derrière mon banc (c’est lâche ces bestioles) À un moment, je vous jure que c’est vrai, le mec s’est figé. Une statue. Pupilles plantés dans celles d’un écureuil qui soutenait son regard en grignotant le sommet d’une cacahuète. Manquait plus que la musique de Morricone pour accompagner ce duel iconoclaste.

Le sniper à l’arachide s’est à un moment donné désaltérer en se saisissant d’une bouteille, dont la contenance avait valeur d’indice sur ce comportement qui m’intriguait autant qu’il me faisait sourire. Du vin rouge, genre qui tâche, sans possibilité de clémence pour ta chemise. Il était 16h et il entamait l’apéro, ou le digestif… Dès lors, tout me paraissait clair : sa démarche mal assurée, son apparence hésitant entre l’élégance et la fin de beuverie, et bien entendu cette façon bien à lui de donner à bouffer aux écureuils, au risque de se déboîter l’épaule.

Il a fini par s’éclipser. Je me suis alors plongé dans la lecture d’un livre. Et puis cette femme est arrivée avec son chien riquiqui, qui a posé sa crotte à deux mètres devant mon nez, avec une application de toutou bien élevé. Cette vision a achevé mon désir de construire à ce moment précis un semblant de poésie dans ce parc qui inspirait la contemplation.

Putain de déjection canine…

 

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