Cinéma des champs

Nouvelle escapade dans le Bas-Saint-Laurent, j’en profite pour tester le cinéma de Rivière-du-Loup. Il porte un joli nom : Princesse.

Ça faisait longtemps qu’il m’intriguait avec sa façade rétro, son petit côté américain des années 60 et cette espèce de coquille Saint-Jacques bleue et rouge surplombant l’entrée… Une fois à l’intérieur, j’ai soustrait quelques années. Le charme suranné des cinémas de province, ceux qui résistent aux paillettes et à l’uniformité. J’ai beaucoup de tendresse pour ces lieux où le cachet est d’abord patrimonial avant d’être financier.pastedGraphic.png

Ça a commencé à la caisse. Je dis « la » car il n’y en a qu’une. Deux auraient été du zèle, trois de la folie, quatre de la mégalomanie en pareil endroit. Premier constat : l’absence d’embouteillage. Aucune file d’attente, si ce n’est, au pire, un début de… (disons trois personnes l’une derrière l’autre). Une fois mon ticket en main, la guichetière m’a indiqué la salle, à deux mètres grand max. Deux mètres de plus et j’atteignais, sur la gauche, le comptoir des friandises et des boissons sucrées. Bref, le hall fleurait bon l’intimité.

Après ça, j’ai tendu mon billet à une demoiselle, une étudiante je présume, qui avait pour mission d’aiguiller les clients dans ce labyrinthe composé de 4 salles. À moins d’être plein comme une barrique, difficile de s’y perdre. Boussole superfétatoire. Comme le veut la tradition, elle a déchiré mon sésame de ses doigts menus avant de m’indiquer le chemin, chose que la caissière avait accompli juste avant elle. « Sur votre gauche », a-t-elle dit en faisant un signe de la main, au cas où j’aurais déjà oublié les précédentes instructions, en me désignant cette salle qu’elle aurait presque pu toucher en dépliant son bras. Tout ça pour dire qu’elle ne servait à rien pour les personnes qui, comme moi, se dirigeaient vers la salle 1, la plus spacieuse, située au rez-de-chaussée. Le « sur votre gauche » relevait ici de la simple décoration.

Dans la salle, j’ai aussi compris que je n’étais pas à Montréal, mais dans un gros village. À Montréal, tu arrives, tu t’assieds, tu ”placotes » éventuellement avec un camarade, en picorant d’une main préhistorique dans ton gros paquet de pop-corn ou de sucreries, après avoir déchiré l’emballage avec la même discrétion de pachyderme. Tu es un anonyme, une silhouette dans une salle obscure. Pas à Rivière-du-Loup. À Rivière-du-Loup, t’as un mec qui prend place et qui reconnaît un pote assis un peu plus loin. Un pote, une connaissance… qu’importe. Du coup, il l’apostrophe, il engage la conversation. Il pourrait se lever et se rapprocher de lui pour demeurer dans des octaves feutrés. Mais non. Il préfère élever la voix. Du coup, toi, tu prends place à leur table, un peu contraint et forcé, tu bouffes avec eux. Pas de secret qui tienne ! Tu prends tout, c’est cadeau ! Sa femme, ses mômes… En deux secondes, t’as été adopté ! T’es plus dans une salle de ciné mais dans un grand salon, où tu anticipes l’irruption d’une tante ou d’une grand-mère avec ses bas anti-varices et son dentier proéminent. Et tu souris… Oui mec, t’es plus dans la grande ville, t’es en région, là où ta face d’étrange comme on dit au Québec saute aux yeux des indigènes. C’est écrit en grosses lettres sur ton front, et ça clignote.

Ensuite, le grand écran s’illumine, les lumières baissent d’un ton, c’est l’heure des publicités. Comme à Montréal. Sauf que le budget n’est pas le même. Pas besoin d’être un pro pour deviner que certains ont raclé les fonds de tiroir, tentant avec la meilleure des volontés possibles de parvenir à un résultat convaincant. Mais la moquerie t’interpelle. Tu savoures. Ça sent bon le terroir, le fait maison, le tape et la colle, et la proximité est à elle seule un produit marketing. Les moyens semblent parfois dérisoires mais la sincérité ne fait pas un pli. Il faut convaincre et séduire avec ce qu’on a sous la main. La bricole, la démerde quoi ! Même les effets spéciaux accusent quelques années de retard.

Et puis viennent les extraits de ces films bientôt à l’affiche. Après la première bande annonce, l’obscurité s’abat sur la salle. Déjà ? Oui, déjà. Une seule entrée donc et on passe directement au plat principal. J’avoue avoir été un peu pris par surprise.

Si je reviendrais me blottir dans les bras de cette Princesse ridée ? Évidemment. Dans ce monde d’une modernité étouffante, ce genre d’endroit constitue une agréable bouffée d’oxygène. Comme une pause sur une aire d’autoroute où tout va très vite…

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