Un enfant à la mer

(Cette terrible histoire m’a rongé une bonne partie de ma journée de jeudi. Du coup, j’ai pris la plume, puis j’ai hésité à faire paraître ce texte, après tout ce qui avait déjà été dit…. Voici ma modeste contribution dans la symphonie des révoltés qui s’est mise à tonner après la diffusion de la cruelle image…)

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D’habitude, ce sont les bouteilles qui dérivent dans l’océan… pas les enfants.

D’habitude, quand une bouteille échoue sur la plage, elle est porteuse d’un message. C’est assez romantique comme image. Ça me rappelle d’ailleurs un film américain à l’eau de rose.

D’habitude, un enfant sur la plage, ça joue, ça crie, ça rit et ça pleure. Ça gambade aussi. C’est un refrain que les grandes vacances fredonnent chaque été. Les vagues écolières viennent mourir contre le littoral, là où des centaines de milliers de touristes viennent s’agglutiner.

D’habitude, quand un enfant est couché sur la plage, c’est qu’il dort… ou qu’il est tombé. Alors il se relève, l’air de rien, ou fait couler des larmes sur son visage poupin qui rameute la consolation.

D’habitude, quand on prend en photo un enfant sur le sable, il respire le bonheur, il respire tout court. C’est parce qu’il est vivant que le cliché est beau, contagieux. Ce sont des souvenirs jaunis qui remontent à la surface, c’est notre propre enfance qui veut construire un château de sable avec lui.

Et puis l’habitude se lézarde, le joli tableau s’effrite avant de laisser place à une autre réalité. La vague qui nous chatouillait les pieds se mue en tsunami, et l’incompréhension nous submerge. C’est bien plus fort que la douleur, c’est le sentiment tenace de n’avoir rien vu venir ou de ne pas avoir voulu voir venir. C’est la honte des sociétés modernes qui déteint sur nous et nous rend hideux. Alors on culpabilise, on fuit la une de tous ces journaux qui sonnent le tocsin de l’humanité.

Un enfant qui crève sur une plage, ça devrait être interdit. Pas comme ça, pas comme un vulgaire déchet régurgité par les eaux.

Si l’image de ce petit Syrien est si difficile à supporter, c’est parce qu’elle nous renvoie à cette indifférence qui était la nôtre avant cet uppercut visuel. Il nous laisse groggy parce que nous n’étions pas préparés à voir la réalité d’aussi près, dans le rayon enfants. Les réfugiés restaient une notion floue dans notre monde abreuvé de virtuel et carapacé.

En une image insoutenable, on s’est souvenu que la détresse avait une connotation humaine, un visage et des larmes… On a réappris que la mer pouvait être un linceul et pas seulement une carte postale.

Je ne suis pas père, mais j’ai une nièce et un neveu que j’adore. Et en voyant ce môme face contre le sable, inerte, les paupières verrouillées à jamais, j’ai fait comme tout le monde : j’ai imprimé le visage de mes proches sur le sien. Je crois que c’est ce second uppercut qui m’a mis K.O., en me faisant aussi comprendre que j’avais été cet enfant, mais que le pays dans lequel je m’étais épanoui m’avait permis de grandir et de vivre.

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