Rouge, blanc, bleu

Je crois que la France va avoir besoin de beaucoup d'amour pour surmonter cette épreuve.  J'ai beau être un expatrié, ça reste mon pays, et quand il saigne, c'est une partie de moi qui suinte elle aussi...

Je crois que la France va avoir besoin de beaucoup d’amour pour surmonter cette épreuve. J’ai beau être un expatrié, ça reste mon pays, et quand il saigne, c’est une partie de moi qui suinte elle aussi…

C’était une belle journée. Une belle journée malgré la grisaille et la pluie intermittente. Elle avait même bien commencé, à la salle de sport, où j’avais assisté à une scène si désopilante que je m’étais mis en tête de la raconter sur ce blog…

Tout avait l’air de bien s’imbriquer. J’ai pris une bonne bouffée de Montréal en alternant le pédalage et la marche. Je flânais dans les rues, m’arrêtant ici et là en quête de quelques achats, comme ce chocolat noir à préparer en infusion dont je me délecte depuis quelque temps. Mes réserves étant vides, j’avais une mission à remplir… Quand je suis entré dans la boutique, la gérante est venue vers moi. Une Française, femme élégante et voix de dentelle, le genre de timbre qui berce. J’aurais pu l’écouter des heures me vanter les saveurs de ses produits, j’aurais dévalisé son magasin pour quelques calories verbales supplémentaires dans le panier de mes tympans. Ça sentait le chocolat à plein nez, et après le pet sacrément gonflé auquel j’avais eu droit quelques heures plus tôt (*), je prenais ces effluves salutaires comme un juste retour des choses.

Quelques instants plus tard, je faisais une halte dans un autre commerce, avant d’en repartir un peu plus chargé. Dans le sac brun suspendu au guidon de mon vélo, une couverture écossaise. Une vraie de vraie ! Immatriculée à Édimbourg. J’étais aux anges, depuis le temps que j’en cherchais une ! Elle se déroulait vraiment à la perfection, cette journée moite.

Avant de regagner mes pénates, j’ai fait un crochet par un petit café où j’ai mes habitudes. Assez pour papoter parfois avec ses propriétaires, un couple libano-québécois qui vient de passer 15 jours en Italie. Je sirotais mon café latte, journal déplié sur le comptoir où j’étais accoudé, quand Maude, la cogérante, m’a accosté. Une discussion s’en est suivie sur leur récente escapade Et puis on a bifurqué vers la France, qu’elle rêve un jour de visiter. Du coup, on a évoqué Paris et quelques-uns de ses lieux incontournables comme le Louvre, qui figure en haut de sa liste. On a enchaîné sur les châteaux de la Loire, la Bretagne, Strasbourg, la Provence… et la bouffe. Forcément. Je me disais à ce moment précis que la vie était à l’image de ma journée finalement. Je vivais mon instant présent en charmante compagnie.

J’ai enfourché une dernière fois mon vélo vers 18h30. Direction mon chez moi… Depuis la matinée, j’étais resté à bonne distance d’internet et de Facebook, et je dois dire que ça fait du bien. Avant de songer à manger, j’ai allumé mon ordinateur et Facebook s’est rappelé à moi. C’est là que tout a basculé…

Ventre noué, incrédulité, impuissance et tristesse… Ces symptômes n’étaient pas réapparus depuis le 7 janvier dernier et les attentats à Paris. Attentats au pluriel, ça fait toujours plus de dégâts. J’ai refusé d’y croire, comme pour me mettre à l’abri de cette nouvelle détonation dans une ville si aguichante pour les cartes postales et le romantisme. Et puis les victimes… Quarante pour commencer. Quarante ?! Je vacillais sous le poids de cette réalité macabre. Mais je n’étais pas au bout de l’horreur. Un carnage au Bataclan, une centaine de morts de plus sur la balance. Soudain l’impression d’être dans une boucherie :

  • « Autre chose avec ça ? »
  • « Non, ça ira merci… »

Et puis cette succession d’images surréelles, les cris, les corps gisant au sol, l’état d’urgence décrété et soudainement ce sentiment de peur légitime qui vous fait froid dans le dos.

J’ai mangé sans vraiment prêté attention à la saveur des aliments que j’ingurgitais. J’ai écrit sur mon mur Facebook que j’avais l’impression qu’on avait tiré sur moi. Même au Québec, même à des milliers de kilomètres de la France, j’ai ressenti la colère et la souffrance, le cœur en arme et le moral en berne. Je pense aux familles de victimes, à cette mère qui a sans doute embrassé son fils en lui souhaitant de passer un bon concert… J’imagine la bande d’amis attablés à la terrasse d’un de ces restaurants pris pour cible, qui, peut-être, refaisaient le monde à gorge déployée. J’invente, je “fictionne“, mais je ne dois pas être très loin de la vérité. La vérité, c’est que tout ces gens respiraient avant d’être contraints au linceul à cause d’un conflit et de contorsions géopolitiques qui nous dépassent.

J’aurais pu être assis à cette table de restaurant, ou gesticuler parmi les spectateurs du concert endeuillé. Mais je vis au Canada, dans cette province du Québec où je venais, pensé-je, de passer une belle journée. C’était vrai jusqu’à 18h30…

(*) La fameuse scène à la salle de sport : mec de dos, face à l’urinoir, abaissant prestement son slip de sa main gauche en sentant poindre un vent malsain, et moi, juste derrière lui, aux premières loges, sur le chemin du lavabo où j’avais prévu de me rincer les mains ! Cette image de cul livide et malpoli ne m’a pas quitté de la journée… (car il faut continuer à rire)

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