L’heure du rappel (1)

L’heure du rappel : c’est le nom de cette rubrique qui a vocation à faire du neuf avec du vieux, en publiant d’anciens textes de ce blogue. Histoire de leur donner un second souffle et de permettre aux lecteurs qui prennent ce site en cours de route de les découvrir. Inutile de dire que depuis la création de cet espace intimement public, il y a 5 ans déjà, les jets d’existence se sont accumulés. Je propose donc de rafraîchir la mémoire à mes fidèles lecteurs, en espérant que les nouveaux venus apprécieront l’endroit… Je commence avec l’histoire inaugurale de cet Écriturien aussi prolixe que dilettante…

16 heures et déjà bourrés (27 novembre 2011)

loic_roure_tout_bu_or_not_tout_bu_roussillon« Métro de Montréal, station Jean Talon. Devant moi, un couple de mecs bourrés. Look de dépravés, court-circuit dans la démarche, fusible qui a pété dans le cerveau, dépanneur injoignable… La grande aiguille de l’horloge n’est pas encore sur le 30. Pour les uns, c’est l’heure du goûter, de la petite collation revigorante. Pour d’autres, c’est déjà presque l’heure de cuver.

Je flaire la bonne tranche de vie. L’un d’eux a l’air en avance sur l’autre, qui, visiblement, fait office de Saint Bernard. De temps à autre, le plus conscient des deux agrippe le bras de l’épave, prête à couler. Avant de s’engouffrer dans la rame, le plus atteint bifurque vers un coin de mur. Je pense qu’il va dégueuler. Devant un poivrot, on est tous des devins. Pourtant, il ne vomit pas. Mince… Non, il se mouche à mains nues. Un nettoyage de narines carabiné, à l’ancienne, pas classe pour un sou mais viril. C’est ingrat une vie de mur…

Le métro déboule. Je les suis. Je ne suis pas déçu. Le show commence à l’intérieur. D’emblée, l’un d’eux demande à une demoiselle tirée à quatre épingles si elle peut libérer son siège pour son camarade. « C’est une personne âgée », s’excuse-t-il. C’est surtout une personne alcooliquement modifiée. Ils finissent par s’asseoir, ce qui, vu leur état, est une excellente résolution. Le plus proche du coma éthylique a le regard indépendant, comme séparé de sa métropole, des cheveux abondants, bouclés et gris, et un nez remodelé par son penchant pour les boissons néfastes, à doses gargantuesques, tant qu’à faire. Y a Cyrano de Bergerac dans mon métro, ou bien alors un Pinocchio qui ment à la sobriété. À ses côtés, son acolyte a la langue bien pendue. Il parle pour deux, avec son bonnet tibétain sur la tête. Il parle fort, apostrophe les usagers alentours. Certains, comme moi, ont des sourires de victimes consentantes, d’autres obliquent leurs regards vers ce duo à rebours de leur modèle humain. Pourtant, les deux clowns ne sont pas effrontés. Ils rient de bon coeur, déshinibés à l’extérieur, mais imbibés à l’intérieur.

Le plus maigre, celui qui a deux langues, s’adresse alors à un couple, ou du moins ce qui ressemble à un couple : « Je l’aime, leur lance-t-il en parlant de son camarade, il s’appelle Raymond, c’est mon grand-père. » Raymond ne bronche pas. Apparemment, son estomac goûte peu aux légers cahotements du wagon. Ça sent le milk shake, ou le rototo du bébé qui s’épanche sur l’épaule de papa ou maman. S’il gerbe maintenant, ses voisins immédiats ne vont pas apprécier. Son visage se redresse soudain, il va éjecter quelque chose. Encore un éternuement. Quel suspens ! Un éternuement des cavernes,  qui fait peur, qui affole les pacemakers.

Pendant ce temps, son compagnon poursuit son bavardage, il est en verve. Il prend soin de répéter aux nouveaux arrivants qu’il est amoureux de son copain, qu’ils sont gays, ou gais (vu leur état), que ce dernier se prénomme Raymond et qu’il est – accessoirement – son grand-père, remarque à laquelle personne ne croit, car il est impossible d’avoir un grand-père du même âge. Mais quand un mec bourré dit quelque chose, même la plus grosse des conneries, on opine, on dit amen, faute de quoi on se risquerait à un débat interminable. Un mec saoul n’a jamais tort, il est infatigable, tout ce qu’il dit est parole d’Évangile.

De son côté, Raymond vient de poser sa canette de bière à ses pieds. Il doit être plein comme un fût. Son bras droit lui sert de repose-tête. Deux adolescents, plutôt amusés par le spectacle, ont droit à quelques compliments. « Vous êtes beaux, des top-models 5 étoiles ! Vous êtes des feux d’artifice ! » Petits signes complices de remerciement. Je savoure… Un dernier conseil fuse à leur attention, alors qu’ils s’apprêtent à quitter la rame : « Faites attention à votre santé les jeunes, mangez des légumes ! » Aucun rapport. La logique, on le sait, ne fait pas partie du vocabulaire des naufragés du Chianti et autres marins d’eau mousse.

L’alcool, consommé avec délectation, était une aubaine dans un wagon trop gris. C’est parfois bon d’être pris en otage. Les vapeurs de la spontanéité ont un parfum bien enivrant… »

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