Un crachat en plein drame

Cher spectateur ou spectatrice,

Oui, je m’adresse à toi, à qui je dois le bémol de ma soirée du vendredi 17 juin. Comme toi, j’étais détenteur d’un billet pour la pièce Inconnu à cette adresse, un petit chef d’œuvre signé Kathrine Kressmann Taylor, qui résonne avec acuité dans l’actualité, en pleine montée des populismes, notamment en Europe. Cette œuvre aussi intense que courte (une petite heure en excluant le documentaire qui la précède) nous ramène au temps troublé d’une Allemagne en pleine crise qui allait basculer dans le fanatisme et la haine, avec pour catalyseur le sinistre Hitler. On appelait ça le nazisme, et encore aujourd’hui, ce mot fait froid dans le dos.

J’avoue avoir été vulgaire un bref instant à ton endroit. Quelques jurons étouffés ont franchi mes lèvres. Je t’ai localisé(e) en contrebas. Je dis en contrebas, car en ce qui me concerne, j’étais au paradis. Pas le paradis destiné aux morts reçus avec mention à l’examen de conscience, puisque, paraît-il, c’est là qu’ils atterrissent tous, en compagnie des martyrs du djihadisme qui se font sauter en pensant à la grosse partouze qui les attend dans un harem de vierges. Non, je fais référence à cette catégorie de places haut perchées et souvent plus abordables, même si dans ce cas-ci je devais ma présence au Théâtre du Nouveau Monde de Montréal à l’amitié de deux êtres chers qui m’ont offert ce billet pour mon 44e anniversaire. 

Pourquoi je t’en veux à ce point ? À cause de ton téléphone mobile, tu sais, l’objet que l’on est censé éteindre en pareille occasion ? C’était d’ailleurs, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, la vertu du message diffusé juste avant le spectacle mettant en scène Thierry Lhermitte et Patrick Timsit. Lequel rappelait, de manière tacite, que sa sonnerie intempestive pouvait importuner le public et les comédiens. C’est une question de bon sens, de respect et de politesse, trois mots que tu as piétinés en ne tenant pas compte des consignes. D’où cette sonnerie subite, qui m’a fait l’effet d’un rot dans une soirée guindée, ou d’un pet (tu choisiras) pendant un rendez-vous galant… 

La représentation terminée, j’ai pu constater que d’autres personnes avaient peu goûté ton intrusion dans ce silence qui devenait pesant, à mesure que la tension montait entre les deux amis, l’un juif (Max Eisenstein), l’autre allemand (Martin Schulze). J’imagine qu’au plus profond d’eux, Thierry Lhermitte et Patrick Timsit ont dû aussi t’en vouloir un peu. Tu n’es pas sans savoir l’effet que peut avoir une sonnerie de téléphone au beau milieu d’un texte aussi grave, et par ricochet sur la concentration de l’artiste qui en devient l’ambassadeur…

Faut-il te rappeler que derrière cette performance de haut vol, donnée hier soir par deux grands professionnels, en dépit de quelques scories dans leur diction, il y a, je ne t’apprends rien, des centaines d’heures de répétition pour tendre vers la copie parfaite. En faisant hurler ton cellulaire – je t’assure que lorsque le silence est de cathédrale, le moindre bruit suspect devient un hurlement – tu as bafoué cette culture dont tu te réclames peut-être, et dont tu vantes sans doute les bienfaits en intime ou conviviale compagnie. 

Rassure-toi, tu n’es, hélas, pas le seul ou la seule à nous obstruer les tympans avec ton sacro-saint smartphone. Les impolis de ton espèce fréquentent aussi les cinémas, où ils font scintiller – le regard rivé sur ce petit écran bafouant l’immense toile – le mot INCIVILITÉ, au nom de leur liberté, qui, c’est bien connu, commence là où s’arrête celle des autres. Ce n’est plus « Je pense, donc je suis », axiome célèbre décerné à Descartes, mais « Je suis libre donc je t’emmerde » que toi et tes acolytes propagent avec une application confinant à la génuflexion. 

Le pire est que loin de stopper ce crachat sonore qui brutalisait ce drame d’un intérêt évident par les temps qui courent, tu l’as laissé s’épanouir plusieurs secondes qui m’ont paru une éternité. Pour ne pas t’accabler davantage , on va dire qu’il croupissait au fond de ton sac à main ou de ta veste, et que, la panique aidant pour le localiser et le réduire au silence, tu as prolongé notre calvaire. 

La prochaine fois, par pitié, éteins ce putain de téléphone portable.

Merci.

 

 

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1 reply »

  1. Tu tapes où il faut comme il faut, le verbe fort et ta gouaille plus audible que jamais. Hélas, le téléphone est là et bien là, c’est la plaie des concerts, et pour une pièce, c’est inadmissible. Les acteurs pourraient arrêter de jouer, allumer la lumière et pointer le coupable du doigt qui serait obligé d’enlever sa culotte devant tout le monde. Au cinéma, j’y vais deux fois moins à cause de portables et des gens qui parlent. A qui dit encore que le portable rapproche, opposons fermement la diatribe qui assure et assume que c’est aussi un instrument de division.

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