La bataille du bien-être

20170130_185343Lundi 30 janvier, Montréal. – Ce soir,  j’ai bravé le froid mais senti se faufiler une agréable chaleur entre des milliers d’inconnus qui ne faisaient qu’un. Il y en avait de toutes les couleurs et de tous les âges… Tous attirés par cette lumière brandie comme un sabre laser dans un monde penchant dangereusement du côté obscur.

J’étais assis à la table d’un café, bien au chaud, en train de bouquiner. Il n’était pas dans mes plans d’aller me geler le cul, sauf que la veille une tragédie avait durement secoué le Québec. Un des siens, étudiants de son état et issu de bonne famille, était entré dans une mosquée de la Vieille Capitale au moment de la dernière prière, tuant 6 personnes et en blessant une dizaine d’autres. Leur tort : être musulmans. Cette fois, on prenait une autre terreur en pleine face, aussi préoccupante que celle d’obscurantistes bafouant leur religion pour des partouzes au paradis mais perpétrée cette fois dans l’autre sens. Du pain béni pour les tenants de la guerre de religions. Ce que beaucoup craignaient ailleurs dans le monde venait de se produire dans une province, et une ville en particulier, reconnue pour sa tolérance et son ouverture d’esprit. Sa quiétude aussi. Autant dire que le symbole est fort et le coup de bambou d’autant plus dur à encaisser… Un attentat qui venait rappeler avec brutalité que le Québec n’était pas le monde des Bisounours, que les racistes et autres ayatollahs de la bêtise érigée en dogme avaient aussi creusé leur sillon dans cette partie du globe en apparence dénuée de tout soupçon. Disons que le vernis était écaillé.

Ce fameux lundi soir, devant l’ancienne grade de triage, des milliers de Montréalais se sont rassemblés sous l’impulsion d’une initiative citoyenne. De quelques centaines de personnes, la foule a très vite grossi, devenant plus compacte à mesure que l’on s’approchait de la tribune. Une heure durant, différentes personnes de la communauté musulmane ont pris la parole, en français ou en anglais, dénonçant au passage tous ceux qui jettent de l’huile sur le feu et contribuent au climat délétère actuel, ciblant en particulier certains médias, politiques et intellectuels… Blotti dans cette masse de citoyens cimentés par la tristesse, j’ai tenté comme j’ai pu de conjurer le froid qui avait déjà commencé à anesthésier mes doigts de pied et s’attaquait à mes mains, pourtant bien enfoncées dans les poches. Mais l’essentiel était ailleurs. Au cœur de cette veillée salvatrice, la météo piquante devenait superflue et mes bouts de chair ankylosés par les températures négatives représentaient une souffrance sans commune mesure avec celle endurée par les proches des victimes. On appelle ça relativiser.

Si j’ai décidé de me rendre à cette vigile, c’est comme pour tous les autres convives de ce banquet funeste éclairé aux bougies : par solidarité. Dans cette époque tourmentée où l’ignorance recrute des assassins à tour de bras, il est primordial de se serrer les coudes, d’aller vers l’autre, de faire bloc pour endiguer l’intolérance qui se propage comme du chiendent. J’ai par le passé eu l’occasion de me rendre dans une mosquée – et j’invite les gens à le faire, on y est bien accueilli – comme j’ai eu l’occasion, plus récemment, de faire durant quelques jours le ramadan. C’était ma façon de tendre la main vers cette culture, ou en tout cas une façon de faire acte de mixité spirituelle (au sens large et non religieux). 

Ce fameux lundi soir, les politiques étaient eux aussi de sortie, mais il avait été décidé de ne pas leur tendre le micro puisqu’il s’agissait d’un mouvement citoyen. Oui, vous avez bien lu : contraints de faire acte de présence, en se contentant pour une fois des coulisses. Sage décision… Dans un contexte aussi sensible et meurtri, la parole revenait aux premiers concernés.

Je suis ravi d’avoir pu assister à ce rassemblement qui méritait hautement que je risque une amputation de mes gros orteils, voire de cet appendice devant me permettre de me reproduire un jour. Ravi d’avoir assisté à cette marque de fraternité instantanée qui a mis du baume sur les cœurs musulmans mais aussi sur les cœurs chrétiens, juifs, athée et j’en passe… Si vous voulez escalader un mur – un mot très à la mode ces temps-ci – vous avez besoin de quelqu’un pour vous faire la courte-échelle. Et plus la barrière sera haute, plus les soutiens devront être nombreux pour le franchir. Je crois que c’est une belle leçon à méditer.

Le lundi 30 janvier, sur la place de la gare Jean-Talon recouverte de neige, l’humanisme s’est dressé contre la division. David contre Goliath diront certains, sauf que dans la Bible, c’est David qui finit par l’emporter. Pour reprendre une expression entendue pendant les discours, il est plus que nécessaire d’engager la « bataille du bien-être »… avant qu’il ne soit trop tard.

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