La mécanique du cœur

Adapté du roman de Maylis de Kerangal (2013), le film Réparer les vivants, mis en scène par Katell Quillévéré, est un émouvant plaidoyer pour le don d’organes et une belle leçon d’humanité. Sublime !

On entre dans le film de Katell Quillévéré comme dans un garage. Un garage pas comme les autres, où la propreté confine à l’obsession tandis que les mécanos s’activent autour d’un corps humain. La mécanique qui occupe les chirurgiens est bien plus complexe que le moteur d’une auto, et Réparer les vivants en dévoile d’ailleurs quelques facettes. L’histoire : Simon, un jeune surfeur, succombe à un accident de la route sur le chemin du retour d’une virée matinale passée avec deux de ses copains. Filmée au plus près des vagues, la scène initiale dégage une puissance poétique de toute beauté, sous un ciel menaçant qui semble porteur d’une mauvaise nouvelle. Le plan où ce jeune de 17 ans assiste, en lévitation sous l’eau, au formidable spectacle offert par l’enchaînement des rouleaux aquatiques, est un enchantement pour les yeux. Quand survient le drame, la route se confond soudain avec la mer qu’ils viennent de quitter, une plaine liquide où se dresse un mur d’eau qui symbolise l’impact qu’on devine à travers ce songe. Un procédé métaphorique qui cueille d’entrée le spectateur. La sentence est sans appel : mort cérébrale. Une course contre la montre va alors s’engager pour trouver des receveurs aux organes prélevés avec l’accord de ses parents, sa mère refusant toutefois que l’on touche à ses yeux, le prolongement de l’âme dit-on…

150369Réparer les vivants, qui porte bien son titre, se nourrit d’un paradoxe, car pour trouver des pièces de rechange à un corps en sursis, on a besoin du concours de la mort, laquelle aurait presque le beau rôle, sous couvert du dicton, si cruel, Le malheur des uns fait le bonheur des autres. La Faucheuse, et c’est d’ailleurs un autre paradoxe mis en évidence par ce drame déchirant, a également le don de rapprocher les vivants en purgeant les mauvais souvenirs. Les parents du donneur, séparés, seront d’ailleurs en quelque sorte recousus par ce destin cruel qui les frappe de plein fouet, tandis qu’une des infirmières, prise dans l’étau de l’émotion ambiante, ressentira le besoin soudain d’envoyer par texto un spontané « je t’aime » à celui qui n’apparaît qu’à travers le suçon qu’elle porte sur le cou, mais aussi dans un ascenseur où érotisme et onirisme enlacent leurs rimes. Il faut au passage souligner la belle performance d’Emmanuelle Seigner et de Kool Shen (et de l’ensemble des acteurs d’ailleurs, qui font corps dans ce film épuré), dans le rôle des parents lacérés par la souffrance, avec une mention spéciale pour l’ex-NTM, très convaincant dans le costume du père, lui dont le visage buriné par les années a l’air d’avoir été taillé pour ce genre de claque existentielle. Au passage, il n’a rien à envier à son ancien complice JoeyStarr, autre rappeur courtisé par les caméras du 7e art. Visages souillés par la douleur, ce couple à la dérive a l’air de deux arbres décharnés dans un décor vicié, comme plombé par les larmes qui pimentent les pupilles et font trembler les lèvres. Ils flanchent dans un paysage gris et froid du bitume au plafond nuageux, la seule source de chaleur – et de  soleil – intervenant au cours d’un flashback qui nous rejoue le début de l’idylle entre le défunt et sa petite amie. Et le rire là-dedans ? Il se fraie un passage, tant bien que mal. La scène où le personnage incarné par Tahar Rahim révèle sa passion pour un petit oiseau de la région d’Oran, dont le chant lui procure un sentiment de félicité contagieuse, appartient à ces sas de compression auquel il faut s’empresser de s’agripper. 

Objet de transplantation et véhicule des sentiments, le cœur impose ses battements dans chaque parcelle de ce long-métrage navigant entre le Havre en Normandie, théâtre de la tragédie, et Paris, capitale de l’espoir et de la renaissance pour une mère de famille campée par la Québécoise Anne Dorval (Mommy), encore une fois excellente, qui a le souffle brisé des gens à l’agonie. 

Dans ce film où les regards sont parfois plus prolixes que les mots, qui préfère la sobriété au pathos (le choix du piano s’avérant judicieux à cet égard), il faut souligner la belle leçon d’humanité. Elle se révèle à travers les visages, les attitudes et les gestes du personnel médical, auquel la cinéaste rend hommage dans un contexte tendu sur fond de l’endémique problème des sous-effectifs. La scène où le Belge Bouli Lanners, bouleversant dans son rôle de médecin, annonce aux parents de Simon l’effroyable scénario, vient grignoter nos derniers remparts. Idem lorsque le ténébreux Tahar Rahim, d’une douceur et d’un tact réconfortant, aborde face aux parents la délicate question du prélèvement d’organes, alors que les larmes n’ont pas fini de sécher et que les nerfs sont à fleur de peau. L’émotion atteint son paroxysme sur cette table d’opération où l’on s’apprête à débarrasser Simon de cet injecteur de sentiments qui fit briller ses yeux un jour de coup de foudre. Soucieux de respecter les dernières volontés de ses proches, l’infirmier coordonnateur met un point d’honneur à lui adresser les derniers mots envoyés par sa famille avant le voyage éternel, juste avant de lui placer deux écouteurs sur les oreilles, où s’infiltre un morceau d’écume dédicacée par son amoureuse. Assurément une des scènes fortes de ce coup de bambou qui fait du bien dans la mesure où il déborde d’amour et rappelle l’essentiel, et qui s’achève sur le visage lumineux d’Anne Dorval, revigorée par ce nouveau cœur qui bat dans sa poitrine de femme et de mère.

Une belle piqûre de rappel sur la valeur inestimable de la vie. La leur, la vôtre et la mienne. Merci pour la révision.

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