Wax Tailor se paie un nouveau costume

wax_tailor_by_geraldine_petrovic_2_0Dire que Wax Tailor a fait du beau travail avec son nouvel album, c’est presque un euphémisme. Ce maniaque du son et de la texture nous pondu un nouvel opus, By Any Beats Necessary, le 14 octobre dernier, deux ans après son projet orchestral Phonovisions Symphonic Orchestra, où il reprenait ses principaux succès avec un ensemble de 35 musiciens et 17 choristes.

Orchestral : le mot va comme un gant à ce chantre de l’échantillonnage sonore immatriculé en France mais bourlingueur dans l’âme, la boussole toujours frétillante, comme en témoigne ce 5e opus où il revisite à sa manière les grands espaces américains. Une fois encore, le Breton fait montre d’un sacré talent pour la haute couture, entendez celle à laquelle il s’adonne dans la musique avec une passion sans métastases. Artisan du décloisonnement, le doit posé sur la gachette de la création, l’adepte du sampling dégaine et trouve moyen de broder des partitions avec des morceaux de nappes récoltés ici et là, et notamment dans le 7e art, son dealer préféré, qui lui fournit sa dose de dialogues surannés dont cet enfant de la culture hip-hop raffole, au même titre que le compositeur italien Ennio Morricone (« le grand maître ») ou encore Tarantino ou les frères Cohen du côté de la réalisation.

Un sampling humain

lpl034_cover_0Mais revenons à sa galette de 14 titres, avec ses arrangememts luxuriants, qui cogne et ondule, lascive et sensuelle aux entournures, truffée de collaborations, comme toujours avec lui. Car Jean-Christophe Le Saoût, de son vrai nom, aime jouer collectif, distribuant des rôles, comme il nous le dira au cours de cette entrevue, à des guests qui chaussent parfois grand. Pour preuve l’ex Wu-Tang-Clan, Ghostface Killah, sur Worldwide (voir la vidéo ci-dessous). Ou Tricky, dont le duo avec Charlotte Savary respire l’évidence sur Bleed Away et sa carrure de tube. Le Britannique a d’ailleurs aimé l’expérience, assez pour tendre une perche au Français pour un autre partenariat…

Comme il fallait s’y attendre avec cet artiste aux multiples casquettes – arrangeur, compositeur, auteur et producteur – By Any Beats Necessary véhicule ce mélange de styles inhérent à son œuvre. Un bouquet qui fleure le hip-hop, la soul, le blues ou encore ce downtempo tatoué sur la peau de ce « tailleur de cire » peu friand des étiquettes, dont le cœur balance entre la musique et le cinéma, et qui me confiera en aparté, alors que je venais de dire le plus grand bien de Clock Tick, un modèle du genre en matière de patchwork, que cette pièce a été composée après l’attentat au Bataclan à Paris, une salle où il s’est produit à plusieurs reprises. « Cet événement est venu me chercher en tant qu’artiste. Ce morceau, qui devait s’appeler au début “Letter for Paris“, est très important pour moi… », glisse-t-il à propos de cette anecdote qui a tout d’une offrande.

En attendant sa venue le 3 juillet au Métropolis de Montréal, voici une entrevue durant laquelle il s’est montré aussi authentique que spontané !

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Commençons par le début : dans toute histoire, il faut une introduction… Quelle a été l’étincelle de ce nouvel album ?

J’ai commencé à travailler sur ce disque il y a presque 2 ans. C’est comme dans le sport, il y a une période de remise en condition. Ce qui a été déclencheur, c’est cette tournée que l’on m’a proposée de faire en 2015 aux États-Unis, alors que j’avais dans l’idée de souffler un peu après le tourbillon de dates que j’avais connu. J’ai alors réalisé qu’il y avait une sorte de schizophrénie chez moi, un appel de la route, l’envie d’un ailleurs. Et puis au moment où l’on me proposait cette tournée, je m’étais replongé dans le roman Sur la route de Kerouac, qui m’a rappelé de vieux souvenirs et a servi de catalyseur à ce projet. Tout s’est alors construit autour de ma façon de percevoir cet ailleurs… Cet album, c’est ma vision complètement fantasmée des grands espaces américains; au final, je projette presque mon fantasme de gamin et non ce que je vois sur la route. J’assume totalement de transformer mon rapport à cette culture.

Justement, tu as imaginé ce disque comme un road-trip sonore, tu as monté cet été une petite playlist spéciale road-trip, et c’est un road-trip passé qui t’a inspiré cet opus voguant vers les États-Unis… Es-tu un artiste qui a besoin de large ?

Oui et non. Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir le faire, donc j’en ai besoin, et tous ces voyages me nourrissent. Mais pendant longtemps, c’est la musique en tant que tel qui m’a permis de m’évader.

C’est quoi la musique parfaite pour toi pour un road-trip ? Qu’est-ce qui te fait voyager ?

Il y a des musiques qui s’y prêtent plus pour moi, c’est super cliché mais c’est pas grave j’assume pleinement ! (il se marre) Par exemple j’arrive à San Francisco, j’ai besoin de mettre Bullitt, j’ai l’impression que je vais croiser Steve McQueen. En fait, on est un peu tous comme ça. Je me rappelle avoir fait une playlist instantanée en arrivant avec mon équipe en Californie : on trouvait par exemple California Dreamin’ de The Mamas & The Papas, San Francisco de Scott McKenzie… C’est à la fois la bande originale du décor mais aussi de la période qui l’a construit et ça c’est important. Après, ça va aussi dépendre des atmosphères, je pense notamment à Isobel Campbell, qui a fait des albums avec Mark Ianegan qui sont hyper agréables à écouter sur la route, ça ouvre le champ des possibles…

On connaît ta passion pour le cinéma, et une fois de plus, cet album picore dans le 7e art. Dirais-tu que le cinéma t’a amené à la musique, ou l’inverse ?

(il hésite) C’est une super bonne question… La musique est venue en premier car elle était accessible, et puis j’avais une belle collection de vinyles sous la main grâce à mon père, alors que le cinéma, à l’époque où j’étais gamin, c’était surtout à la télé, donc limité, et puis surtout c’étaient des versions françaises. Autant dire que l’arrivée des DVD a été salvateur pour moi ! J’ai eu l’impression de découvrir des tas de choses, des Lubitsch, des Chaplin, des Hemingway, etc. Mais avec le recul, je m’apercois que je faisais un tri, il y avait déjà ce goût pour les westerns, les Sergio Leone, des films dans ce genre qui me faisaient voyager.

Restons dans le cinéma : tes samples puisent beaucoup dans le cinéma US des années 50/60. Pourquoi celui-ci en particulier ? Les réalisateurs contemporains ne t’inspirent pas ? Je verrais bien un Tarantino dans ton processus créatif…

Je précise que c’est juste les paroles dans le cinéma que je pille. En fait, c’est la patine qui m’intéresse. Il y a un rapport de son dans les fréquences très intéressant dans les dialogues des années 50; et puis aussi le côté suranné des voix de l’époque. Il y avait une certaine classe, on a l’impression que chaque personnage porte un costume trois pièces. J’adore Tarantino, un de mes cinéastes fétiches, car il se nourrit du matériau des autres pour le retranscrire à sa façon, et c’est justement ma manière d’aborder la musique.

Pour en revenir au cinéma contemporain, dans les années 50 et 60, on arrivait à faire un cinéma populaire, qualitatif et exigeant. Un des meilleurs exemples pour moi, c’est Hitchcock.

Concernant By Any Beats Necessary, tu as fait appel à plusieurs invités, une constante chez toi. Ces collaborations participent quelque part à cet assemblage qui te caractérise. C’est une autre autre de sampling, la mosaïque n’est pas que sonore…

C’est complètement ça, pour moi, et ce n’est pas péjoratif de dire ça, mais ce sont des matériaux (il rit). La différence avec un sample, et c’est génial, c’est qu’il y a toujours quelque chose qui nous échappe… Un sample, c’est une matière morte qu’on utilise et qu’on intègre, et qui a une forme fixe et déterminée. Quand je travaille avec une chanteuse ou un chanteur, je commence par écrire une mélodie, je me projette ce que ça va donner mais ce n’est jamais ce que j’avais en tête… Par exemple, avec Lee Fields, se retrouver à composer au piano une mélodie pour quelqu’un qui a une voix aussi explosive, on sait très bien que ça ne donnera jamais ce qu’on a imaginé au départ… Le gros du travail, c’est d’être en studio et de capturer l’accident, se dire à un moment donné : “c’est ça, on y est“ (il claque des doigts)… Mais c’est vrai que tous ces artistes font partie de mon patchwork.

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Et tu as pêché du gros pour le tricoter, je pense à Ghostface Killah, un ex du Wu-Tang-Clan. Peux-tu nous raconter comment s’est faite cette collaboration ? Est-ce un rêve qui s’est réalisé ?

D’abord une mise au point pour commencer : la culture du rap, que je connais très bien, est malheureusement gangrénée par un environnement professionnel abject. Il y a des managers, des cadenas partout et on n’arrive pas à faire des choses sainement, sans que ce soit purement business pour dire les choses comme elles sont. Pour Ghostface, j’ai d’abord eu une discussion avec le manager pour lui expliquer ma vision. Ça s’est finalement fait très simplement… Ghost, pour moi, c’est le gardien du temple, c’est quelqu’un qui a su se renouveler, il n’y a qu’à voir le travail qu’il a accompli avec Adrian Younge et Badbadnotgood.

Avec moi, il a vraiment joué le jeu, je lui ai présenté la démarche et le concept de l’album, et puis je lui ai donné un rôle.

On retrouve aussi la chanteuse Charlotte Savary, qui est un peu le fil rouge de ta carrière. C’est qui Charlotte Savary pour Wax Tailor : une muse, un porte-bonheur, une sœur… ?

C’est un compagnon de route… Ce que je trouve intéressant, c’est qu’elle fait partie de mon parcours et de mon histoire… On s’accompagne mutuellement quelque part et on a évolué ensemble depuis 13 ans. À chaque album, je me pose la question de savoir si je vais avoir un titre pour elle, et il arrivera peut-être un jour où je n’en aurais pas, mais je pense que je serais un peu frustré…

Il faut aussi citer IDIL, qui apparaît deux fois sur ce 5e opus et dont la voix fait mouche. Tu as décidé de produire son premier album, qu’est-ce qui t’a plu chez elle? 

Elle m’a contacté la première fois en 2014, elle avait 18 ans; c’est une Française qui vit à Paris.  Elle m’a envoyé trois maquettes, j’ai détesté les deux premières, ça me parlait pas… Mais la 3e, j’ai adoré et ça m’a vraiment interrogé. J’ai pris conscience que c’était une matière brute à tailler et qu’il y avait quelque chose à faire, sa voix me parle beaucoup.

Un dernier mot sur l’aspect visuel, qui occupe une place importante dans tes shows. À quoi faut-il s’attendre pour ton passage au Québec ?

On est en train de mettre tout ça en place, donc difficile d’en parler. Une chose est sûre, on ne veut pas tomber dans la surenchère, surtout après ma dernière expérience, le projet symphonique avec un orchestre. Après ça, le plus dur est de repartir sur un format plus petit, mais l’énergie et l’excitation ont vite repris le dessus. Ce que je peux dire, c’est que ce sera moins narratif que Dusty Rainbow from the Dark, un album très éprouvant à tous les niveaux. On va partir sur quelque chose de plus abstrait, qui soutienne le propos musical. 

Crédits photos : Geraldine Petrovic.

[Article écrit pour l’ancien média culturel Camuz. Initialement prévu en janvier au Métropolis de Montréal, le concert avait dû être reporté]

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