Parenthèse monastique

L’Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, vous connaissez ? Si vous avez répondu non, sachez que c’est une des attractions de l’Estrie, une région du Québec féconde en agrotourisme qui compte quelques charmantes localités comme North Hatley, Magog ou encore Coaticook, qui a donné son nom à la crème glacée fabriquée sur place par une des plus importantes compagnies du genre à l’échelle provinciale.

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La construction de l’abbaye, en trois parties, se sera étalée sur près de 50 ans.

Qui dit abbaye dit moines. Il y en a une trentaine dans ce monastère situé aux abords du lac Memphrémagog, une immense étendue d’eau empiétant en partie sur le territoire américain. On peut d’ailleurs apercevoir au loin les montagnes du Vermont et du New Hampshire (mais pas le mont Blanc, car faut quand même pas pousser !) 

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Vue de la terrasse située à mi-hauteur du clocher.

Cette abbaye fondée en 1912 par des Français est un incontournable, surtout si l’on ressent une envie pressante de calme. Il est d’ailleurs permis d’y passer une ou plusieurs nuits, l’hospitalité étant inscrite dans les gènes de cette communauté vaquant à d’autres occupations que la prière. L’oisiveté n’est pas la bienvenue chez ces cénobites qui tuent aussi le temps en travaillant. Leur principale source de revenus est une fromagerie qui écoule sa production dans l’ensemble du Québec, et même au-delà. Parmi les 5 variétés répertoriées, leur Bleu a particulièrement la cote, et je dois avouer qu’il n’a rien à envier au roquefort gaulois. On peut s’en procurer sur place, dans la boutique située au sous-sol, où toutes sortes de produits locaux et régionaux cohabitent. Les amateurs de pommes, et de cidre en particulier, viennent aussi faire leurs emplettes dans cette abbaye. La matière première provient du verger tout proche, accessible au public durant les traditionnelles cueillettes de l’automne, à vivre en famille ou entre amis. 

J’ai moi-même passé deux nuits dans cet endroit surprenant, ne serait qu’au niveau de son architecture. L’œuvre en grande partie de deux moines, Paul Bellot et Claude-Marie Côté. Le corridor de l’hôtellerie, qui accueille le visiteur, est symbolique de la singularité ambiante. Il agrippe le regard avec ses arcs en brique – une constante dans cette abbaye friande d’enfilades – et surtout son sol en damier très coloré ! Disons que ça change des cousines françaises, réalisées à une autre époque il est vrai. Au bout de ce couloir singulier apparaît l’église, d’une capacité d’environ 400 places, avec sa rosace symbolisant l’arbre de paix.  Elle a été conçue au début des années 90 par l’architecte montréalais Dan S. Hanganu, à qui l’on doit aussi  le Musée Pointe-à-Callière de Montréal.

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Vue sur la cidrerie d’une terrasse encastrée dans le monastère.

J’ai eu la chance, en ma qualité de journaliste, d’accéder au monastère à proprement parler, d’habitude préservé des regards. On ne m’a pas fait visiter les chambres mais j’ai cru comprendre que l’épure maculait aussi leurs murs. Outre leur grande bibliothèque – très sage elle aussi – et la salle du chapitre, très importante dans la vie de cette communauté, j’ai surtout pris le temps d’observer l’escalier central Saint-Jean-Baptiste. J’avoue avoir pris une claque ! À mon sens le petit joyau de l’abbaye, même si je reconnais que tout est affaire de goût. Cet ouvrage de béton habillé de vert, de bleu et blanc vaut particulièrement le détour vu du dessous. C’est à ce moment qu’on ouvre grand sa bouche, happé par cette perspective en contre-plongée faisant voler en éclat la réalité. Personnellement, je me suis senti comme aspiré par cette abîme hypnotisante, happé par ce tunnel me faisant penser à un épisode de la Quatrième dimension. La salle du réfectoire, avec ses grandes arches vert pastel, où il est possible de partager un repas avec les moines, vaut aussi le détour, de même que le corridor aux lignes plus douces que celui de l’hôtellerie.

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L’escalier central : deux vues, deux perspectives !

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Le réfectoire, où l’on peut parfois partager un repas avec les moines.

Inutile de préciser que le silence fait partie des meubles. C’est généralement ce que l’on vient chercher dans ce genre d’endroit. J’avoue cependant qu’il est plus difficile à respecter en société. Je pense en particulier aux repas, où en dépit des consignes certains se laissent aller à quelques chuchotements avec leur voisin de table. C’est d’autant plus tentant quand vous n’êtes pas venu seul, ou quand la présence d’autres personnes vous incite naturellement à vouloir adresser quelques mots, ne serait-ce que pour briser la glace. Au lieu de quoi on en est réduit à se murer dans un mutisme contre-nature (en ce qui me concerne), évitant de croiser le regard de celui ou celle qui vous fait face et à qui vous ne pouvez rien dire. Du coup, les convives engloutissent très rapidement leur plateau repas, pour fuir ce qu’ils considèrent peut-être comme une épreuve. Aussi reposant puisse-t-il paraître, le silence est assez lourd à porter. La proximité vous chatouille la langue mais la mise entre parenthèses de la parole se charge de garder la convivialité à bonne distance. Après, on pourra aussi toujours chipoter sur la véracité du mot silence quand ce dernier doit composer avec une musique de fond, en accord avec l’environnement ceci dit.

Et ma chambre dans tout ça ? Austère ! Ça rime avec monastère. Même la suite que l’on m’avait attribuée – l’hôtellerie en compte quelques-unes, destinées entre autres aux proches des moines qui leur rendent visite – renvoyait la même âpreté. Et ce n’est pas la salle de bain privée et le grand bureau qui allaient y changer grand-chose. Disons que j’ai pris une autre claque en ouvrant la porte… et mesuré à quel point j’avais bien fait de prendre un livre avec moi. En l’absence de télé, de radio et de connexion wifi, il s’avère d’un précieux recours. C’est même une planche de salut, pour ne pas dire une bouée de sauvetage quand l’extinction du bruit intervient à 21h…

C’est une fois allongé dans mon lit maigrichon, avec pour seul compagnon un crucifix, deux lampes de chevet, des tableaux d’une joliesse discutable et un autre lit tout aussi anorexique, que j’ai compris le sens du mot retraite, comme isolé sur une île sans la moindre Amazone à l’horizon, avec pour seule distraction ce coléoptère (aucun lien de parenté avec l’hélicoptère) attiré par la lumière venant buter contre la fenêtre. Montréal me paraissait alors loin, très loin…

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Une des terrasses du monastère, avec vue sur la cidrerie (voir autre photo).

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La bibliothèque du monastère.

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Le verger, en direction du Sentier de prière situé en forêt.

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Les arches en briques côté hôtellerie et côté monastère.

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La bibliothèque de l’hôtellerie, dans le style très caractéristique de ce bâtiment.

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