Anticosti, jour 1

J’ai eu la chance de séjourner une semaine sur l’île d’Anticosti, petite pépite perdue au milieu du golfe du Saint-Laurent. Je vous en livre quelques bribes. Mon expérience au jour le jour…

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20170731_054941Lundi 31 juillet.

5h, pas une heure pour se réveiller, en tout cas pas la mienne. J’ai pas les yeux en face des trous. Ils n’ont toujours pas retrouver leur place lorsque je débarque dans le hall d’Air Inuit à Montréal. La compagnie a eu la bonne idée de fournir du café gratuitement. Pas du haut de gamme, mais ça fera l’affaire pour me remettre d’aplomb… Le décollage est prévu à 8h.

Trois heures plus tard – escale à Québec incluse – j’assiste à travers mon hublot à la sortie du train d’atterrissage. La roue de mon côté n’est pas tombée, ce qui me rassure. Les turbulences ont été magnanimes, se contentant de quelques soubresauts, à mon grand soulagement, moi qui ne suis pas très friand des oiseaux mécaniques. L’aéroport se résume à un bâtiment d’accueil. Une fois à l’intérieur, je m’insère dans la file d’attente. Je n’y reste pas longtemps. Une voix masculine hameçonne mon nom avec une prononciation nord-américaine. J’ai l’habitude au Québec, je n’en prends pas ombrage. Pierson devient donc Pearson (prononcer Pirsonne). Il ne faut pas grand-chose pour donner plus de carrure à un patronyme…

LES DIONYSOS D’ANTICOSTI

Ce timbre appartient à Robin, un grand gaillard de la Sépaq très serviable originaire de la Vallée de la Matapédia, en Gaspésie. Après les salutations d’usage et un peu de paperasse à remplir, il me conduit à ma voiture, qui tient plus du camion tout-terrain que du véhicule endimanché taillé pour les virées pépères. Un Ford que je croiserais souvent au cours de mon séjour. La Société des établissements de plein du Québec en possède quelques dizaines qu’elle met à disposition de la villégiature. Ce gros gabarit très gourmand en essence – ce qui vaudra à Bernard, un habitant de Québec très volubile rencontré durant le séjour, de surnommer sa monture Dionysos, « car elle aime boire ! » –  ne passe pas inaperçu avec son pare-chevreuil. Il s’avère aussi très utile, pour ne pas dire de rigueur, pour circuler sur le gravier qui constitue l’essentiel de la route transanticostienne, longue de quelque 260 km. Rouler sur cette île est une aventure en soi ! Après les turbulences du ciel, je découvre celles de la terre.  Il faut rester vigilant sur cette longue bande parsemée de trous sans égard pour les suspensions et propices à la perte de contrôle si votre truc c’est la conduite avec un doigt, genre décontracté du genou. De temps à autre, un panneau rappelle d’ailleurs la limitation de vitesse, fixée à 70 km/h.  Une limite rarement respectée ceci dit, comme j’ai pu le constater. La dernière journée par exemple, je me suis fait dépasser par un véhicule que j’ai vite perdu de vue alors que je prenais moi-même des libertés avec la réglementation en vigueur, l’aiguille du compteur plantée sur le 100.

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L’aéroport de l’île rassure très vite ceux qui n’ont pas le sens de l’orientation.

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Les véhicules de rigueur mis à disposition par la Sépaq. Fiables, solides mais très gourmands en carburant ! Pour les personnes de petite taille – genre ma mère – prévoir un escabeau pour monter à bord.

Avant de me donner les clés, Robin m’explique où se situe le cric en cas de crevaison. Moi qui n’ait jamais changer une roue de ma vie, ça promet si cela doit arriver ! Je dispose aussi d’une d’une radio/cibi en cas d’urgence ou si je ne suis pas sûr d’un trajet, ce qui m’arrivera une fois, un jour où ma distraction m’a fait faire un petit détour. Bref… 

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L’église de Port-Menier, unique localité de l’île comptant environ 216 habitants. Les canons, c’est pour faire joli, pas pour tirer sur le curé.

LE ROYAUME DU CHEVREUIL

À peine avais-je quitté l’aéroport que je stationnais mon camion à 6 km de là, pour faire connaissance, en marchant, avec Port-Menier, une petite localité fleurant bon le large. Son imposante auberge, son petit écomusée et non moins petite église, etc. C’est le seul village de l’île et ils ne sont que 220 environ à y vivre. Un chiffre qu’il faut mettre en perspective avec les 120 000 (au bas mot) chevreuils qui ont envahi ce territoire. Cet animal est le roi ici, faute de prédateurs. Un insatiable brouteur aussi, au point d’avoir modifié la végétation locale. Les sapins ont fait les frais de son appétit d’ogre, laissant la voie libre aux épinettes blanches dont le cervidé est moins friand. Pour avoir une idée de la carte d’identité végétale d’Anticosti avant l’introduction du cerf de Virginie par Henri Menier – sur lequel vous saurez tout en cliquant ici – on peut faire une halte au kilomètre 42, où se trouve un « exclos » datant de 1983. Ce néologisme renvoie à ces parcelles protégées du broutage intensif du cerf qui permettent de régénérer la végétation mise à mal, à commencer par le sapin et le bouleau, tout en assurant à l’animal glouton un garde-manger pour le futur. Car si la protection de l’écosystème est une priorité, la conservation de cette espèce animale en est une autre, sachant que la chasse constitue la première industrie de la perle de Minganie. (lire cet article du Devoir pour en savoir plus sur ces exclos).

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J’ai croisé un renard dans ces herbes hautes. Une autre espèce indigène. 

Dès mon arrivée à Port-Menier, je suis tombé sur deux de ces bêtes ruminant paisiblement dans le jardin d’un particulier. C’est là que j’ai compris que j’étais dans un autre monde, un monde où le chevreuil fait un peu office d’animal domestique, en tout cas dans cette localité, les spécimens du reste de l’île étant plus sauvages mais tout aussi visibles (un couple du Saguenay-Lac-Saint-Jean en a aperçu plus de 100 en 7 jours, ça donne une idée). Je dois avouer qu’on devient vite blasé de leur présence, comme si cette profusion avait atténué la magie. Disons que ça manquait de tyrannosaure dans le décor. Mais je m’égare…

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Depuis cette année, le touriste peut nourrir les chevreuils à Port-Menier en insérant une pièce de 25 cents dans ces distributeurs de maïs.

LES MOUCHES CANNIBALES

J’en ai aussi profité pour faire un saut au bureau d’information touristique, où une femme au teint halé m’a accueilli avec un sourire d’écume. Lyne. Cette Anticostienne d’adoption n’a pas sa langue dans sa poche. C’est dans sa boutique agrémentée d’animaux empaillés, dont un Pygarge à tête blanche figurant parmi les habitués de ce petit coin de paradis (j’ai eu la chance d’en observer un à l’état sauvage l’avant-dernier jour, c’était magique !), que j’ai fait connaissance avec la fameuse mouche à chevreuil, à propos de laquelle les Québécois aiment à dire que quand elle vous pique, elle repart avec un bout de votre peau. C’est gros, une mouche à chevreuil ! Je n’ai pas fait répéter Lyne quand elle m’a conseillé d’acheter une lotion reconnue pour les faire fuir. La perspective de finir écorché par des insectes ne me tentait pas.

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J’ai retrouvé Robin à l’auberge pour un repas en phase avec mes papilles gustatives et mon cellulaire, tout heureux de trouver un peu de compagnie dans les barres de son pote Wifi. L’occasion de prendre mes marques en lui posant quelques questions (à Robin, pas à mon téléphone).

LA VIE DE CHÂTEAU

Après ça, j’ai pris la direction du château, ou ce qu’il en reste, à savoir une tour qui a l’air tout droit sortie d’un décor de fête foraine. Le château en question était en fait une imposante demeure – un pavillon de chasse plus précisément – appartenant à l’industriel français Henri Menier, le chocolatier milliardaire, qui fut tout bonnement brûlé par les Anglais (quel gâchis). Quelques dalles gravées ont été posées ici et là au milieu des ruines pour permettre au visiteur de restituer quelques-unes des pièces de cette villa 5 étoiles. Il peut aussi se rendre à l’Écomusée, déjà cité, où de belles photos d’époque ressuscitent la prestance aristocratique de ce bâtiment cossu et râblé qui aurait constitué une très belle vitrine pour l’île s’il était resté intact.

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Ce qu’il reste de l’imposant pavillon de chasse d’Henri-Menier, l’ancien propriétaire de l’île d’Anticosti.

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Une des photos d’époque exposée à l’Écomusée de Port-Meunier (crédit : Écomusée)

SOMBRER À ANTICOSTI

Au menu de ma visite également, alors que le ciel s’était chargé de pluie, l’épave du Calou, un chalutier de Gaspé qui s’est échoué sur la Pointe Ouest en 1982. Il faut prendre la direction de l’ancien village de Baie-Sainte-Claire. La carcasse, très photogénique, est située à proximité d’un ancien phare qui fut un des plus beaux et des plus puissants du Saint-Laurent (1858 – 1960). L’île d’Anticosti en compte sept, dont le plus ancien, géré par la famille Pope, est situé à Pointe-Sud-Ouest. Il ne reste plus grand chose de cet édifice construit avec des pierres de l’île, qui s’est effondré en 2011 et a l’air de vivre ses dernières années. Si les phares sont aussi nombreux, c’est parce que ce petit paradis de la Basse-Côte-Nord était synonyme d’enfer pour les navires. Plus de 400 naufrages y ont été répertoriés, ce qui a valu à cette terre de Golfe divers surnoms sympathiques comme « l’île aux naufrages » ou « le cimetière des bateaux ». Ambiance…20170731_143921 10.43.41

20170731_143622 10.43.41J’ai quitté Port-Menier vers 15h30 pour prendre la direction de l’auberge McDonald, mon port d’attache pour la semaine situé à 105 km de là. Sur une route normale, ça prend une petite heure, mais sur une route cahoteuse, ça prend une bonne demi-heure de plus. Ceci dit, on profite de l’asphalte jusqu’au kilomètre 6 (c’est toujours mieux que rien). C’est après que ça devient rock’n’roll ! Je peux vous assurer qu’après une semaine de gravier, on n’est plus habitué à ce revêtement lisse qui a l’air presque suspect. Lisse, mais avec tout de même quelques vagues sous l’enrobé. Bref, les routes sont souvent agitées sur Anticosti ! 

En arrivant à destination, sous la flotte, j’ai tout de suite été capté par la mer qui servait d’écran plasma à ce petit établissement douillet proposant une fine cuisine et porté par une équipe aussi sympathique qu’efficace (la team : Christine et Louise au service aux tables, entre autres; Catherine à l’accueil, avec une prédisposition à la météo; Guy, le boss amateur de BBQ; Jacques le cuistot affûté, épaulé par Jackie, qui concocte de délicieux desserts et garde la mainmise sur les petits-déjeuners). J’ai alors repensé à ce que Lyne m’avait confié un peu plus tôt, pointant du doigt la sécheresse qui sévissait depuis deux mois et inspirait les plus grandes précautions en matière de feu de forêt. « Depuis mai, il n’a plu que six fois », qu’elle a dit, ce qui m’avait réjoui sur le moment, moi qui avais eu droit, comme tant de gens du sud du Québec, à une abondance de pluie depuis mars. Faut croire qu’on leur a porté chance.

Ladite pluie est devenue plus insistante à mesure que la journée avançait. Durant la nuit, on a même eu droit à un orage carabiné, le genre qui craque sa chemise sous l’effet d’une colère soudaine, avec quelques coups de tonnerre bien sentis qui m’ont réveillé vers 2h30 (et pas que moi visiblement).

Le lendemain, la météo était revenue à de plus agréables intentions. Le ciel arborait toujours son costume maussade, mais dès le début de l’après-midi, il avait tombé la veste pour faire claquer sa chemise ensoleillée, exacerbant la beauté des paysages gorgés de sel et d’épines que le joyau d’Anticosti a à offrir. Le meilleur était devant nous…

• À suivre.

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Dans les environs proches de l’ancien château, côté camping, où Anticosti revêt soudainement des airs d’Irlande.

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L’auberge McDonald, dans le centre de l’île, est idéalement située pour découvrir ses principaux attraits comme la chute Vauréal et la Grotte à la Patate, une des plus longues du Québec (625 m).

[photos : Olivier Pierson, sauf mention]

Pour en savoir plus : sepaq Anticosti.

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