Anticosti, jour 2

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J’ai eu la chance de séjourner une semaine sur l’île d’Anticosti, petite pépite perdue au milieu du golfe du Saint-Laurent. Je vous en livre quelques bribes. Mon expérience au jour le jour…

Mardi 1er août.

Matinée grise ce matin. Merde… Le soleil tente une percée au loin, mais nous ne goûtons pas encore à ses rayons réconfortants. On semble toutefois à l’abri d’un nouvel épisode pluvieux, c’est déjà ça…

Le programme du jour : une centaine de kilomètres aller-retour, avec pour commencer l’épave d’un autre bateau (souvenez-vous, l’île aux naufrages…), le Wilcox, un dragueur de mines de la Seconde Guerre mondiale qui est venu mourir dans les bras d’Anticosti en 1956. Les marins ont tout tenté pour le remettre à l’eau, en vain. Aujourd’hui, le navire fait peine à voir. Seule la proue parvient à sauver les meubles en maintenant un semblant de fierté à flot, mais on devine que son tour viendra bientôt, qu’elle s’affaissera comme le reste, offerte à l’appétit des vagues et des marées. Derrière, c’est un spectacle de désolation, une décomposition en règle, comme si une bombe à retardement avait soudainement éventré ce rafiot. Non loin de là, un panneau d’information donne une idée de son apparence passée, lorsque, déjà échoué sur la rive et mal en point, il pouvait se targuer de ressembler encore à un bateau. Je ne sais pas pour vous, mais je suis toujours saisi par l’émotion devant ce genre de dépouille. Le Wilcox s’est frotté aux pièges flottants aimantés de l’armée allemande, sa coque de bois le préservant d’une explosion, mais il aura été vaincu par le charme d’une belle qui cachait derrière ses battements de cils quelques coups de griffe dévastateurs.

 

Avant de quitter les lieux, je me dirige vers un ruisseau situé non loin de là, sur les conseils d’une résidente de l’auberge McDonald, croisée quelques minutes plus tôt. Il dégringole doucement en escaliers vers le golfe du Saint-Laurent. La petite musique de cette transhumance aquatique est douce à mes oreilles, elle fait pétiller mes pensées. Ça mérite quelques photos. Je dégaine mon cellulaire.

Des scouts campent dans les parages, je compatis intérieurement en repensant au déluge qui s’est abattu sur l’île la nuit passée, avec ce coup de tonnerre herculéen qui a dû en faire sursauter quelques-uns dans les tentes.

Quelques kilomètres plus loin, nouvelle halte. Je décide de m’aventurer sur le sentier des falaises. Un petit 3 km en boucle si vous l’entamez du bon côté, c’est-à-dire du côté Rivière Observation Est, situé vers le kilomètre 135. Moi, je m’élance sur le sentier du Petit Brûlé, quelques centaines de mètres plus bas (quand on arrive de l’auberge McDonald), dont une portion emprunte le tracé des falaises. Je suis parti pour un petit deux heures de rando, mais je ne le sais pas encore. Une fois sur place, le spectacle s’avère grandiose, vertigineux. Les parois de calcaire, coiffées de résineux, s’avèrent éclatantes sous les effets du soleil, qui règne désormais en maître. Inutile de préciser que la prudence est de mise dans ce genre d’endroit; on évite donc de trop s’approcher du bord. Etre téméraire, c’est bien, mais mort, je suis pas sûr… Au cours de mon avancée, je constate que le canyon a l’air d’avoir soif. Il se dégage de ce site enchanteur une impression d’aridité. La rivière n’est par endroits plus qu’un mince filet d’eau qui se colle à la paroi, comme si elle quémandait un peu d’ombre…

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Le sentier des falaises en met plein la vue !

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Très boisé dans l’ensemble, le sentier du Petit Brûlé offre quelques jolis points de vue à découvert.

Depuis mon arrivée sur l’île – et le séjour ne fera que le confirmer – j’ai été surpris par le niveau anormalement bas des cours d’eau. Moi qui croyais que l’ensemble du Québec avait été soumis au même régime que Montréal, je veux dire très arrosé ! Je me trompais. Visiblement, la Côte-Nord, et Anticosti en particulier, ne serait pas contre une danse de la pluie. L’avantage de cette situation exceptionnelle, c’est que la randonneur chemine  dans des endroits d’habitude inaccessibles. Ces paysages modifiés ne sont pas sans charme. Le malheur des uns… Contrainte au régime sec, Anticosti devient plus exposée au risque d’un incendie. C’est le corollaire de la sécheresse. Le dernier en date – je parle du GROS feu de forêt – a eu lieu en 1955, dans le secteur de Wickenden. Cette année-là, 777 km2 de feuillus et de résineux sont partis en fumée. « Il a brûlé tout l’été, c’est la neige en hiver qui l’a stoppé », m’a confié Éric Savard, le guide biologiste de la Sépaq (Société des établissements de plein air du Québec) qui m’a accompagné les 4e et 5e jours. 

De retour de cette petite incursion très boisée, j’ai l’estomac dans les talons. Mais pas question de me rassasier n’importe où, autant soigner le décor ! Avec Anticosti, je ne suis pas inquiet. Je jette mon dévolu sur Chalets Vauréal, qui se résume alors pour moi à un panneau de direction. Au terme d’une longue ligne droite ponctuée par des panneaux solaires, j’arrive à destination.

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La vue de ma table de lunch à Chalets Vauréal. 

Je me dis que les gens qui ont loué un chalet ici ne doivent pas le regretter. À part le bruit des vagues et des oiseaux, le site respire le calme. J’ai pour compagnie un aréopage de goélands qui ont l’air de refaire le monde sur une bande de sable qui émerge de l’eau. Ma table fait face à la grande bleue.  Je vous fais pas un dessin… Faute de télévision (ce qui est, à ce moment précis, le dernier de mes soucis), je profite des vols piqués offerts par quelques fous de Bassan en quête de nourriture. Toujours impressionnant. Une fois mon repas englouti, je décide de découvrir un peu les lieux. J’aime m’imprégner des endroits que je visite, et pour ce faire, je ne connais pas meilleure méthode que la marche. Celle que je m’octroie va mouiller mes chaussures (j’ai mal négocié les cailloux sur lesquels je prenais appui pour traverser un ruisseau), mais la température ambiante rend cet imprévu agréable. Ici et là, la marée basse a déposé des tapis d’algues dont certaines ont blanchi en séchant. Ça donne des dégradés très tentants pour un peu de photo. 

 

Je décide de finir ma journée en beauté en rejoignant la fameuse chute Vauréal – sans doute un des sites de l’île les plus photographiés -, côté belvédère. Sur place, je surplombe un semblant de cascade, et je suis presque déçu par ce spectacle moribond. Comme souligné plus haut, l’absence de pluie a entamé sa majesté, affiné sa silhouette. Malgré tout, la beauté du cadre subsiste et me remplit les pupilles. Au pied de la chute, l’eau a l’air plus profonde, mais pour le reste, c’est la même suffocation qui agrippe le regard. Comme si le fond de l’eau était remonté à la surface. Les cailloux se dorent la pilule au soleil.

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Victime des faibles précipitations, la chute Vauréal a perdu quelques plumes dans la sécheresse. Le sentier qui mène à son pied offre une toute autre perspective et rassure sur le potentiel de séduction de ce site.

Il est 15h30, je me dis que j’ai encore le temps de parcourir le sentier du canyon Vauréal, qui mène au pied de cette belle. Ça, c’était avant de croiser un groupe de 4 personnes tout juste revenu de cette virée qu’on dit si agréable pour les yeux. Elles sont en train de manger un morceau dans leur véhicule, et leurs visages encore marqués témoignent de l’effort accompli. Éprouvante, la rando ? Pourtant, le panneau indique 7 km aller-retour. Une formalité sur le papier, mais un bon 3h dans la réalité. À cela deux raisons : la constitution du parcours – des rochers en veux-tu en voilà ! – et la beauté du cadre qui induit d’en profiter un minimum. Le pas de course serait une hérésie dans un palais aussi somptueux !

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Au début du sentier du canyon de la chute Vauréal.

Alors que la journée tire à sa fin, et que j’ai eu ma part de marche pour la journée (4 h à vue de pieds), cette rallonge ne m’enchante guère. Je change donc mon fusil d’épaule, préférant remettre à demain ou un autre jour mon escapade dans ce canyon étourdissant. Je décide toutefois d’aller voir à quoi ressemble ce sentier, après une petite demi-heure de descente. Les premières images sont prometteuses. J’en profite pour me rafraîchir les pieds dans une eau limpide. Un agréable réconfort après une journée fertile en émotion. 

• À suivre.

Pour relire Anticosti, jour 1.

[Crédits photos : Olivier Pierson]

Pour en savoir plus : Sépaq Anticosti.

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Sur la plage rocailleuse de Chalets Vauréal.

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1 reply »

  1. Merci Olivier pour ce merveilleux moment de lecture que je savoure énormément me rappelant ce sublime voyage.

    J’aime beaucoup lire tes récits car ils ont de belles couleurs et surtout quelques bribes d’humour que j’adore!

    Au plaisir de te lire à nouveau.

    Manon.

    J'aime

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