Anticosti, jour 4

J’ai eu la chance de séjourner une semaine sur l’île d’Anticosti, petite pépite perdue au milieu du golfe du Saint-Laurent. Je vous en livre quelques bribes. Mon expérience au jour le jour…

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Jeudi 3 août.

Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai su que la journée s’annonçait sous de bons auspices. La météo était de bonne humeur et elle rejaillissait sur l’ensemble des résidents de l’auberge McDonald.

Aujourd’hui, et pour deux jours, je vais laisser le volant à Éric Savard, un biologiste de la Sépaq (Société des établissements de plein air du Québec) qui connaît l’île d’Anticosti comme sa poche, lui qui la côtoie depuis presque 30 ans. Si vous avez des questions à poser sur ce petit paradis, vous êtes entre de bonnes mains.

Ce dernier m’annonce le programme du jour : le canyon de la chute Vauréal (photos ci-dessus et plus bas) et la grotte à la Patate, ce qui me procure alors une envie de frites. Difficile de faire l’impasse sur ces deux sites quand on vient ici. Pour fouler le premier, il faut se rendre aux environs du kilomètre 149, puis emprunter un sentier de 7 km, soit un bon 3 heures de marche aller-retour sur un sol rocailleux. Le sentier en question se situe environ 3 km en amont du belvédère qui permet de surplomber la cascade.

Pour me motiver, j’ai imprimé l’image de la fameuse chute dans ma tête, celle qui fait tant rêver sur les brochures touristiques. Elle a beau avoir été mise au régime sec, elle reste magnétique, je sais par avance que je ne regretterais pas les présentations. À peine suis-je arrivé dans le canyon que l’émotion me saisit; je me sens minuscule, comme écrasé par ce décor cinégétique qui livre ses coulisses en exhibant ses strates sédimentaires. Une véritable bibliothèque à ciel ouvert, des millions d’années d’évolution entassés les uns sur les autres. Quand la géologie abat ses cartes, il n’y a rien d’autre à faire qu’à courber l’échine. Même le profane ne peut résister insensible à ce site où pullulent les fossiles. Il n’y a qu’à se baisser pour en apercevoir. Certains bravent l’interdit en emportant avec eux un de ces vestiges.

Tout est grandiose, il n’y a rien d’autre à faire qu’à savourer, la nuque cambrée, les pupilles en mode festin. Je profite de l’offrande sous ce soleil radieux qui ricoche sur les cailloux. Les falaises de calcaire deviennent plus verticales à mesure que l’on s’approche du but; Éric m’indique qu’il s’agit des plus jeunes, comparativement à celles qui ont ouvert notre marche, plus douces au regard. L’érosion nous gratifie parfois de formes bizarres qui me font penser aux monolithes de l’archipel de Mingan. J’aperçois aussi des cavités qui finiront un jour par devenir des grottes. L’eau qui s’immisce dans les parois  a commencé son œuvre…

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Même mise au régime sec par la météo, la chuet Vauréal reste envoûtante !

En constatant l’étendue de l’aridité ambiante, j’ai dû mal à imaginer que l’endroit ait pu être fermé aux touristes par le passé en raison du niveau d’eau, comme me le confiera Éric. Sur ce sentier où d’habitude les randonneurs n’ont pas d’autre choix que de mouiller leurs chaussures, les miennes vont rester sèches. Même cet ilôt forestier que nous croisons a l’air démuni sans ses remparts aquatiques. En se retirant, l’eau a écorné son pouvoir de séduction, atténué ses fragrances d’évasion. J’aperçois aussi une petite fosse contenant de jeunes saumons, dont l’espérance de vie risque d’être compromise si la météo maintient le robinet fermé.

Au pied de la chute, l’émotion monte d’un cran. L’eau, transparente, est une invitation à la baignade, d’autant que sa profondeur atteint une dizaine de mètres sous sa chevelure blanche. Le soleil donne des reflets émeraudes au bassin que je contemple après avoir rejoint un promontoire sculpté dans le calcaire qui me permet de jouir de ce spectacle paradisiaque. Je fige dans un coin de ma mémoire quelques instants de ce moment béni. J’aurais été déçu de passer à côté. 

Mais comme les bonnes choses ont une fin, nous finissons par repartir. Après une escale à Chalets Vauréal, théâtre d’un pique-nique improvisé, avec toujours quelques fous de Bassan pour assurer le spectacle, nous prenons la direction de la grotte à la Patate, située sur le chemin du retour, au kilomètre 128. Une fois le véhicule stationné, nous entamons une belle descente, qui nous semblera plus raide au retour. Quelques minutes plus tard, nous traversons une rivière (ou ce qu’il en reste) et atteignons une belle montée; le souffle se fait plus court, les mollets se contractent. À l’instar de la chute Vauréal, celle qui compte parmi les plus profondes du Québec (625 mètres, dont 580 ont pu être explorés) se mérite au prix de quelques efforts ! Avec le soleil qui cogne, je suis bien content de franchir son entrée, dont la forme me fait penser à une bouteille de Perrier. Sans doute cette soif qui me démange le gosier, moi qui ai laissé ma bouteille d’eau dans le camion. 

Il fait plus frais à l’intérieur de cette cavité découverte durant l’automne 1980 par Denis Pedneault, un guide de chasse toujours présent sur l’île. L’atmosphère y est aussi plus humide. Des panneaux de découvertes, disposés à l’extérieur, m’ont permis d’en savoir plus sur les différentes salles qui la composent. Un capteur d’ultrasons a aussi été installé tout près pour attester ou non de la présence de chauve-souris et en savoir plus sur leurs habitudes.

Inutile de préciser que les claustrophobes passeront leur chemin, préférant attendre leurs amis à leur sortie. Dans cet environnement nécessitant casque et lampe frontale, l’obscurité devient vite une compagne, envahissante certes, avec toutes les peurs et la sensation d’étouffement qu’elle peut engendrer. Dans la Grande Salle, qui accueille le visiteur, la position debout est encore de mise. C’est après que ça se complique, le corps se pliant au gré de l’avancée pour finir accroupi, du moins si l’on s’arrête comme moi dans la salle des petites Concrétions, où l’on peut entendre l’eau qui ruisselle à l’intérieur de la paroi rocheuse. Je suis alors à 35 m sous la surface et j’en ai parcouru à peine 80. Après ça, c’est la position allongée qui prévaut. Vous devenez alors un serpent et rampez jusqu’à la salle du dernier Repos. « Une étrange sensation », avais-je pu lire sur le panneau d’indication. Ma témérité ayant ses limites, je remets aux calendes grecques toute éventualité de visite de cette petite cavité dont la résonance funèbre ne me dit rien qui vaille.

En quittant les lieux, on fait un petit détour pour aller voir de plus près un barrage de castor. Sauf que le castor en question avait plié bagages avec femmes et enfants suite à l’interruption prolongée de cette eau si vitale pour son habitat. Une fois encore, l’endroit suinte la désolation. La météo est sans pitié.

Notre dernière halte a pour cadre le phare de Pointe Carleton, construit en 1919 et gardé jusqu’en 1978, qui jusque dans un passé récent abritait une auberge et un restaurant. Il émane aujourd’hui de ce site laissé à l’abandon un sentiment de gâchis au regard de son indiscutable potentiel. Rien que la terrasse du restaurant offre une vue imprenable sur la mer et les baleines. J’imagine la mine réjouie des gens qui prenaient leur petit-déjeuner ou dégustaient une bonne bière en attendant le coucher du soleil avec cette immense toile bleue pour leur tenir compagnie.

Une demi-heure plus tard, nous voilà de retour à l’auberge McDonald. Il est à peine 17h. La nuit ne sera pas de trop pour digérer toutes ces sensations. C’était une belle journée.

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• À suivre.

[photos : Olivier Pierson]

Pour en savoir plus : Sépaq Anticosti.

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