Anticosti, jour 7

J’ai eu la chance de séjourner une semaine sur l’île d’Anticosti, petite pépite perdue au milieu du golfe du Saint-Laurent. Je vous en livre quelques bribes. Mon expérience au jour le jour…

Dimanche 6 août.

La météo a tenu parole. Il pleut. Beaucoup. À la folie… De la pluie multicouches qui a raison de ma motivation. Disons que cette garce a changé mes plans, et pas seulement les miens. Elle tombe drue. Je décide de me cantonner à l’auberge, de mettre à profit ce temps moribond pour coucher mes notes au propre, assis à une table près d’une fenêtre qui dégouline de tristesse. Mon café encore fumant me redonne du baume au cœur.

20170801_082844

Flemmarder, c’est bien aussi, surtout après six jours à crapahuter à droite et à gauche, à siroter les kilomètres comme des pintes. Ce dimanche très humide prend les contours d’une journée de congé. J’en profite aussi pour donner le coup de grâce à la biographie sur l’acteur-cascadeur Belmondo, que j’ai parcourue sans faire de roulades.

Au départ, j’avais prévu de retourner dans le canyon de la chute Vauréal, un de mes coups de cœur de cette semaine avec la rivière Chicotte et Baie-de-la-Tour. J’avais dans l’idée d’y passer une bonne partie de la journée et d’y faire trempette. J’avais pas prévu en revanche d’arriver au pied de cette majesté déjà trempé, et cette perspective ne m’enchante pas vraiment. Je me dis aussi que quitte à être cantonné à l’habitacle de mon camion sous cette flotte tenace, je préfère opter pour le confort douillet de l’auberge.

 

Aux alentours de midi, l’impensable se produit. Le soleil est toujours absent mais la pluie a cessé. Il ne m’en faut pas plus pour aller me dégourdir les jambes dans les environs proches. Je transfère dans mon sac à dos la boîte à lunch préparée par nos hôtes – toujours très généreuse – et décide de faire confiance au hasard. Je vais longer la plage et verrai bien où mes pas me mènent. À cet instant précis, seul le grand air m’incombe. Une envie soudaine de marcher. J’ai endossé ma veste de pluie, par précaution. 

Dix minutes plus tard, première pause. Déjà ? Oui, déjà. J’ai faim. Mon regard a capté un gros tronc qui fera l’affaire (pour m’asseoir, pas pour le manger). À peine ai-je croqué dans mon sandwich qu’un gros pygargue à tête blanche fait irruption dans mon champ de vision en volant à basse altitude. Je me débarrasse prestement de mon viatique, saisit ma paire de jumelles pendue à mon cou et me lance aussitôt dans une filature visuelle du majestueux rapace. Observer ce genre d’oiseau à l’état sauvage a toujours été une sorte de rêve pour moi. Je peux vous assurer que lorsque vous avez vu voler un goéland quelques minutes plus tôt et que surgit devant vos yeux ébahis cet animal racé, vous changez brutalement de catégorie ! C’est comme voir passer un Boeing après un jet privé. Comble du bonheur, il se pose à environ 200 mètres derrière moi, au sommet d’un arbre, avec ce port altier caractéristique des rapaces. Je devine qu’il ne manque pas une miette, fort de sa vision acérée, de ce bipède qui le contemple avec ses jumelles exorbitées. Je savoure le moment. Je tente quelques pas de plus dans sa direction, ce qui déclenche son envol fastidieux. 

20170806_131004 10.43.41

Les boîtes à lunch de l’auberge McDonald ne laissent pas le randonneur sur sa faim.

Une fois le repas englouti, me voilà reparti le long de cette plage rocailleuse enveloppée d’un filet de brume. Pas un temps à pondre des vers enthousiastes (je parle de poésie, pas de mon transit), mais je fais contre mauvaise fortune bon cœur. Au bout d’une heure de cette avancée sans plan de match, la pluie revient de plus belle. D’abord sur la pointe des pieds, puis avec tambours et trompettes. Salope. Je décide de rebrousser chemin, ce qui signifie une heure de plus sous la douche. Je relativise : je suis pas en sucre, comme dirait ma mère. 

20170806_135815 10.43.41Très vite, je ressemble à une éponge de mer. L’eau s’est infiltrée jusque dans mes sous-vêtements. J’ai pris congé de mes lunettes, devenues opaques sous l’effet combiné de la buée et des gouttes. Je grimace.

Je suis à quelques dizaines de mètres de l’auberge quand surgit, sur ma droite, ce pygargue à tête blanche qui avait fait choir mon repas. Vu la taille du volatile, j’ai très vite compris à qui j’avais affaire. Ma paire de jumelles ayant été placée à l’abri de l’humidité dans mon sac à dos, j’en suis réduit à le suivre du regard jusqu’à ces arbres où l’attendent peut-être sa petite famille, ce rapace faisant preuve au passage d’une grande fidélité en amour (oui, je sais les humains, ça laisse rêveur…)

Une fois à l’auberge, je croise une personne qui conclut très vite, sourire au coin des lèvres, à un déluge en règle en constatant mon apparence de naufragé, genre Moïse pas sauvé des eaux. Je rêve alors d’une serviette, de vêtements secs et d’un nouveau café.

Je suis un homme trempé mais heureux. La tristesse ne fait pas partie des meubles à Anticosti.

20170801_082538

• À suivre.

[photos : Olivier Pierson]

Pour en savoir plus : Sépaq Anticosti.

Publicités

2 replies »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s