La vie en bleu

20180611_202220_Burst01Que faisais-tu Olivier le 11 juillet 1998 ? Cette question, je suis capable d’y répondre avec une précision d’orfèvre. C’est toujours ainsi avec les évènements marquants, ceux qui sont du genre à prendre en otage votre mémoire… Je me souviens comme si c’était hier de ce que je faisais ce jour-là. Idem avec le funeste 11 septembre 2001, où je faisais trempette dans la piscine d’un Club Med à Djerba alors que les tours jumelles du World Trade Center crachaient leur épaisse fumée noire. Moins triste fut ce fameux soir d’été, la veille de la Saint-Olivier en plus, où tout un pays exultait après le sacre mondial des Bleus d’Aimé Jacquet. Entre autres au pied de l’Arc de Triomphe à Paris, piédestal tout désigné pour le héros Zidane, que beaucoup, dans un moment de délire partagé, imaginaient à la présidence de la République française.

Je ne suis sans doute pas le seul à suinter la nostalgie, à revisionner parfois cette page sportive qui nous paraît encore irréelle dans le livre d’histoire sportive du pays accro au pinard et au frometon, devenu le pays black-blanc-beur après une soirée dont on ressent encore les secousses par images d’archives interposées. Quand le moral vacille, il m’arrive de reprendre une part de ce gâteau délicieux. Le bonheur ne connaît pas de date de péremption.

Le 11 juillet 1998, je me trouvais chez un ami dans le quartier des Allemands à Metz. Nous étions une bande de potes agglutinés devant la télé, les joues balafrées de maquillage aux couleurs de notre équipe fétiche. Dans mon for intérieur, je n’en menais pas large, avec l’étrange sensation que les 80 000 spectateurs du Stade de France avaient pris place dans mes entrailles. L’anxiété était soudain devenu mon hymne national, je la sentais faire trembler mes filets. Bref, je puais de cette incertitude chevillée aux grands rendez-vous. Et puis il y a eu ce but de Zidane, chef d’orchestre jusqu’à alors timoré dans cette compétition, qui s’était surtout distingué par son exclusion durant le match de poule face à l’Arabie Saoudite, après un vilain geste sur un joueur adverse. Ce même Zizou avait visiblement choisi son jour pour briller et apporter à la France un trophée qu’elle se languissait de serrer dans ses bras. Après un premier but de la tête sur corner, il avait remis ça, toujours de la tête et sur corner, comme pour signifier à des Brésiliens médusés que cette fois allait être la bonne. Nous, devant notre télé, on hurlait comme des damnés, on se mettait à croire à l’impensable : nous étions bien partis pour être les rois du monde ! Exit la défaite crève-cœur de Platini et sa bande face à l’Allemagne en 1982 – un des plus beaux et intenses matchs de l’histoire du football au passage -, effacée l’élimination face à ces mêmes Allemands quatre ans plus tard au Mexique, après un match d’anthologie face au Brésil de Socrates et sa bande en quarts de finale.

A l’ultime fin de la rencontre face au Brésil, Emmanuel Petit achevait de nous combler de bonheur en inscrivant un 3e but qui allait enfanter un des plus célèbres refrains du monde de nos Bleus. « Et un, et deux, et trois zéro ! » Il y eut aussi ce tube de Gloria Gaynor – I will survive – ressuscité pour devenir l’hymne national bis d’une formation devenue soudainement iconique. Cette chanson, quand on l’entend (encore aujourd’hui) – je parle pour ceux qui ont vécu cette folle soirée de juillet – on ne peut s’empêcher de penser à 98, aux coups de klaxons et à cette nuit qui n’en finissait plus dans les villes et villages de l’ancienne Gaule. Comme si la victoire de cette équipe française jusqu’au bout de son métissage avait éradiqué le patrimoine de la chanteuse afro-américaine. Soudain, son bien devenait le nôtre, on le brandissait comme un drapeau planté sur le sommet de l’Everest. Notre Everest.

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La région des Cantons-de-l’Est au Québec a-t-elle choisi son camp ? 😉

Je suis tombé récemment, par hasard, sur un reportage diffusé sur la chaîne française France 2, via YouTube, intitulé « 98, nous nous sommes tant aimés ». Sobre et profondément humain, ce documentaire signé Mustapha Kessous fait revivre cette épopée tricolore à travers le témoignage de 6 joueurs de cette équipe critiquée avant d’être adulée, qui évoquent notamment leur parcours et leurs souvenirs d’enfance, lesquels apportent une autre lecture à leur joie ressentie le jour du sacre. On découvre aussi avec plaisir les images inédites fournies par le gardien remplaçant Bernard Lama, qui a filmé les coulisses de l’équipe de France à partir du stage de préparation à Tignes dans les Alpes.

Au fur et à mesure que le reportage avance, on approche du fameux jour J. Et comme par magie l’émotion ressurgit, toujours aussi pimpante malgré le poids de ses 20 ans. Le bus des Bleus ayant toutes les peines à se frayer un passage dans la foule des supporters survoltés avant la finale, ou la marée surréaliste d’un pays en liesse sur les Champs-Élysées, envahis par deux millions de personnes !, appartiennent à ces séquences qui ont laissé une trace sur le chemin gazonné de nos pensées. « Le football a libéré la France », glisse d’ailleurs Bernard Lama en faisant un parallèle avec la Libération de Paris au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La comparaison a valeur de symbole.

Le 11 juillet 1998, l’étoile qui est apparue sur le maillot bleu-blanc-rouge, au-dessus d’un coq qui n’attendait que ça pour bomber son poitrail, a surtout démontré que la France était aussi capable de jouer collectif à l’extérieur du terrain. Pour l’avoir vécu de l’intérieur, j’ai vu un pays soudé ce soir-là, cimenté par cette apothéose qui redorait le blason du métissage et de l’immigration. Comme le dit si bien Lionel Charbonnier (autre gardien remplaçant) au début du reportage, il n’y avait qu’une couleur qui prévalait dans cette équipe de légende : le bleu. La vie en rose si chère à Piaf était devenu la vie en bleu, pour reprendre la une du journal Libération (voir photo).

Depuis, l’unité de la société française a pris pas mal de plomb dans l’aile, et c’est cette cassure profonde exacerbée par l’ignorance et la peur de l’autre qui me rend aujourd’hui nostalgique. Comme si l’héritage de cette France profondément black-blanc-beur était un trophée trop lourd à porter. C’est bien dommage, car ces trois couleurs (et toutes celles qui composent la paysage français) valent aussi de l’or, même si certains voudraient nous faire croire que le blanc est la seule couleur gagnante qui vaille.

Photos : Olivier Pierson.

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