Heureux hasard

Il arrive parfois que l’on fasse de drôles de rencontres. Ma dernière en date remonte à vendredi. Je regagnais à vélo mon domicile, après être allé au ciné avec un ami. Je patientais à un feu rouge quand un homme m’a apostrophé. Quand le feu est passé au vert, je ne sais pas pourquoi, je me suis arrêté à sa hauteur. Je ne l’ai pas regretté. L’individu était visiblement d’humeur prolixe et il avait des choses à m’apprendre. Si son haleine ne dégageait aucune odeur suspecte, j’étais pourtant convaincu que le bonhomme n’avait pas carburé à l’eau de source avant de croiser ma route. Mais en l’absence de preuve tangible, ou d’un policier que j’aurais pu moi aussi héler pour un contrôle inopiné, je lui accordais le bénéfice du doute.

Ce passant plutôt sympathique était quelque peu contrarié par ma faute. Vu son âge – à vue d’œil la soixantaine bien tassée – j’ai écarté tout écart de ma part avec son éventuelle moitié, et donc la perspective de devoir en découdre avec un cocu potentiel. Zoophile oui, mais pas gérontophile… Non, ce qui le taraudait, c’était l’absence de lumière sur mon deux-roues, un solide gaillard racheté à un ami il y a quelques années, à qui je dois mes cuisses bien ciselées (oui, je suis un peu vantard). Il ne s’en est pas ému tout de suite, mais j’ai senti la remarque venir, avec ce ton paternaliste des gens qui pensent justement avoir quelque chose à vous apprendre, même la plus futile. J’avoue qu’au départ, j’ai pensé qu’il allait me demander de l’argent, ce qui survient 2 fois sur 3 quand un.e inconnu.e m’aborde dans la rue. Que voulez-vous, j’ai une tête de gentil, et y’a pas mieux qu’une tête de gentil pour attirer les quêteurs sans soutane. Les filles, c’est plus compliqué, mais pour la misère, je suis un vrai pot de miel. Cela étant dit, on ne m’arrête jamais dans la rue pour me donner de l’argent, mais je garde espoir!

Mais revenons à notre loustic. Il a fini par me tancer gentiment, son sourire édenté m’invitant à ne pas le frapper. Je dois avouer que ça m’a traversé l’esprit. À ma décharge: je n’avais pas encore soupé et ce gars qui retardait l’heure de mes agapes avait mal choisi son moment. Allez savoir pourquoi je me suis mis à l’écouter… Il m’a donc conseillé d’acheter une lumière blanche pour l’avant de mon vélo, et une rouge pour l’arrière. J’y avais pas pensé… Je lui ai alors répondu que j’étais déjà équipé, mais que j’avais simplement oublié d’apporter avec moi mes lucioles. Enfin j’ai pas dit lucioles, mais c’était l’idée. Ça ne l’a pas convaincu de me lâcher les pneus. Il s’agrippait le bougre, et ça me faisait marrer intérieurement. Il a fini par me dire que si je n’avais pas les moyens de m’acheter des lumières, je pouvais placer un CD devant mon bicycle, m’assurant que ça ferait « réflecteur ». [J’ai pas osé lui demander si certains albums étaient plus réflecteurs que d’autres…] Il a cru bon insister sur le mot « CD », pensant sans doute que le Français qui se tenait devant lui, sans baguette ni béret, en était resté aux cassettes audio, ou, pire, aux vinyles 78 tours, tant qu’à faire!

Il a vite embrayé sur mon accent.

« Tu viens de quelle région en France ? »

« De la Lorraine. »

Quand je dis ça, la plupart de mes interlocuteurs ont tendance à l’inclure dans l’Alsace, quand ils ne la confondent pas tout simplement avec la patrie de la flammenküche, voire la catapultent chez les Bretons! (ça m’est arrivé, mais j’ai laissé la vie sauve à la personne qui avait osé cet affront). Mais pas lui. J’étais visiblement tombé sur un cador en géographie. Il a roulé des yeux et les a levés au ciel.

« Ah, la Lorraine! »

J’ai cru à ce moment-là qu’il allait me faire une pipe. Il n’a pas développé davantage, préférant enchaîner sur ses origines normandes, ce à quoi je lui ai répondu que mon beau-frère était lui aussi de ce coin de France fleurant bon le camembert où les parapluies jubilent. La confidence a titillé son intérêt.

« D’où en Normandie? »

« D’Évreux. »

Il m’a fait répéter.

« Connais pas. »

Ça partait mal pour un descendant normand, ravi de m’apprendre qu’il était aussi un Gaulois. Pour ne pas le laisser couler, j’ai tenté une petite précision.

« C’est à une heure de Paris en train, au nord… »

J’aurais pas dû prononcer le mot Paris. Là, il est parti sur une tirade qui prenait la capitale pour cible, ou plutôt l’ethnocentrisme parisien. Il a pas employé ce mot, mais c’est ce que j’ai compris quand il a dit plusieurs fois « Paris dit » sans finir ses phrases. Après, sans véritable soin apporté à la transition, il a ajouté que les Français étaient des lâches. Là, j’ai cru bon d’afficher une moue de désapprobation, craignant aussitôt que j’allais devoir subir – encore – la défaite éclair des Français sur les plaines d’Abraham, synonyme de basculement pour la Nouvelle France dans le giron anglais. D’où, paraît-il (en tout cas c’est une des versions), la devise du Québec : « Je me souviens » (sous-entendu « du jour où vous nous avez abandonnés, bande de petites bites », je résume…)

Il m’a alors confié qu’il trouvait regrettable que les Français de Montréal n’aient pas accroché plus de drapeaux à leurs fenêtres et leurs balcons pour célébrer la victoire des Bleus à la coupe du Monde de football en Russie. Je ne voyais pas ce que la lâcheté avait à voir avec ça. Pour ne pas le fâcher, je lui ai répondu que nous étions juste moins patriotiques que les Américains, qui sèment leur drapeau à tout bout de champ…

Par chance, notre discussion mémorable s’est achevée autour du ballon rond, lui qui avait sans doute dû bien palabrer avec le ballon de rouge (ou toute autre boisson facilitant le bavardage) avant notre rencontre. Il m’a serré la main de manière virile, en enroulant mon pouce autour du sien, comme s’il quittait un pote de longue date. Il m’a aussi tapoté la poitrine, ce qui a ravivé mes craintes d’une fellation. Avant de repartir, il m’a enjoint de rouler sur le trottoir, par sécurité. « C’est un secteur dangereux par ici. » Je n’ai pas répondu « oui papa » mais ça m’a brûlé les lèvres. J’avoue que cette attention aussi soudaine que sincère m’a touché.

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