Miss Peggy et son chauffeur

Je suis récemment tombé sur un couple attachant en attendant le bus sur l’avenue du Mont-Royal, artère emblématique de Montréal qui s’immisce dans le quartier du Plateau, annexé il y a très longtemps par les maudits Français, sans que la communauté internationale ne lève le petit doigt.

Un homme, une femme. Lui un peu bourru, elle à peine plus amène. Je peux même affirmer que c’était la femelle alpha, lui le mâle oméga, issus tous deux d’une famille d’hominidés appelés bêta. Disons qu’à les entendre s’exprimer dans un langage qui ne s’embarrassait pas de fioritures, rétif à toute élégance ou élans poétiques, j’ai vite compris que j’avais affaire aux cousins des Bidochons. Bref, ça volait pas haut, avec de forts soupçons de consanguinité, hobby très couru dans certains coins très reculés de la Belle Province, circonlocution usée jusqu’à la corde qui a le don d’agacer the rest of Canada, ulcéré par cette condescendance soutirée aux Gaulois, sous-entendu « Ici c’est chouette, ailleurs c’est moche ». Je résume.

La femme dirigeait les opérations : elle devant, lui derrière (rien de sexuel), prête à bondir dans le bus. Il a fallu qu’elle se retourne pour que je lui accorde le féminin. De dos, il m’était impossible de donner un genre ou une immatriculation à ce camion. Son visage revêche et bouffi ne m’a guère plus avancé, d’autant que ses vêtements amples ajoutaient à la confusion. C’est quand elle a ouvert la bouche que je lui ai enlevé sa paire de couilles. Une voix de fille, une fille qui avait pas mal picolé. Elle avait la voix de son physique – une voix de rogomme – façon diplomatique de souligner que son capital de séduction était en phase terminale. Le cancer de la laideur avait tout rongé.

Son compagnon n’était pas du genre loquace, mais dès qu’il actionnait sa langue, c’était pour balancer un sacre (juron). Et le moindre prétexte était bon pour souiller la perruque de Molière avec quelques crottins bien sculptés. Les trottoirs trop glacés : un sacre. Le bus qui se fait désirer : un sacre. Ma mère sur un skateboard : un sacre [là j’en rajoute, c’est juste pour la dédicace]. Souvent, ces mots honnis dans le dictionnaire des bonnes manières québécoises ponctuait ses maximes. Je me suis alors surpris à imaginer les sacres remplacer notre bonne vieille ponctuation, ce qui a fait naître un sourire sur ma face, à peu près le même que j’arbore lorsque le jet de mon urètre se contente de la cuvette des toilettes de bon matin, épargnant les murs alentours, le rideau de ma douche… et accessoirement le miroir situé dans mon dos. Exit les points, virgules, et autres pauses syntaxiques. Place aux « ostie », « câlice » et autre « tabarnak ».

Quand le bus est arrivé à notre hauteur, la louve est montée rapidement pour s’adresser au chauffeur. Elle voulait juste s’assurer qu’ils se trouvaient sur la bonne ligne, celle qui devait les conduire jusqu’à une rue en particulier. Il n’a pas fallu longtemps au pilote pour scanner le tandem dépenaillé à l’hygiène erratique. Disons que j’aurais pas tenter un strip poker avec eux. Une fois le renseignement obtenu, Esméralda [enfin sa version Gremlins] et son bossu pas bossu ont pris place à bord, sans payer. Ils ont dû penser que le gars assis derrière le gros volant prenait des gens en stop. Le chauffeur n’a pas cherché à les retenir ou à leur rappeler le caractère payant des transports en commun, considérant sans doute qu’il valait mieux fermer les yeux sur ces resquilleurs venus d’une autre planète, en tout cas les hérauts d’une gratuité dont ils s’acquittaient avec une belle désinvolture. Ils sont restés plantés à côté de lui une partie du trajet, scrutant de leur regard atone cet instant sacré où ils arriveraient à destination. Je ne les ai même pas vus descendre du bus, absorbé par un roman policier haletant phagocyté par des sacres québécois qui n’avaient rien à y faire… Putain !

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