Un café et deux capotes

Histoire du jour, interdite aux moins de 13 ans. Disons 10…

Je suis en train de travailler dans un café de Montréal. Le Café Moustache pour ne pas le nommer. J’y ai mes habitudes, au point où le boss, un adorable Libanais, prend plaisir à m’apporter lui même le café à table lorsqu’il est présent, avec une déférence un tantinet théâtrale et badine qui me fait sourire. J’apprécie autant la qualité de l’accueil que du café dans ce lieu où sommeille parfois un gros toutou du genre bouvier bernois. Du genre aussi à aimer les caresses et demander un surplus de paume. Jayce (c’est son prénom), un mâle aussi imposant que doux, est à lui seul une ode à la paresse. Quand tu pénètres dans ce commerce de la rue Beaubien Est et que tu le vois affalé sur le sol, tu es aussitôt pris d’une furieuse envie de le singer, de lâcher prise, de foncer vers la sieste ou l’oisiveté que cette posture canine t’inspire.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos préservatifs. Car je vais vous parler de capotes. Rassurez-vous, ça va être bref, comme la plupart des coïts.

Donc j’étais affairé à pondre un article lorsqu’est apparu dans mon champ de vision un jeune homme. Il s’est approché. J’avais cru comprendre la raison de sa présence parmi nous en tendant l’oreille alors qu’il s’entretenait avec deux personnes à la table voisine. En gros : il distribuait des condoms, précisant à ses interlocuteurs qu’un don éventuel (d’argent, pas de sperme) servirait à soutenir un programme venant en aide à des malades du sida vivant dans la rue. Quand est venu mon tour, j’ai obtempéré en écartant les lèvres souples de mon porte-monnaie, sachant qu’il ne me demandait pas non plus de tester ce morceau de latex salvateur en sa compagnie, au grand soulagement de mon arrière-train.

La personne assise face de moi a fait de même, mais sans se délester d’un peu d’argent. Aussitôt notre congénère capoté évaporé, elle m’a proposé de me donner son petit bouclier contre les MST. J’ai bien sûr accepté, sans vraiment savoir pourquoi. Considérant que mon dernier rapport sexuel remonte à l’époque du Minitel, je me suis dit qu’un préservatif à la maison, c’était peut-être beaucoup. Je m’étais surestimé en somme. Dit plus trivialement : j’avais eu les yeux plus gros que la bite. Alors deux !

J’étais aussi partagé entre la jalousie et l’empathie concernant cet homme – dont le classicisme vestimentaire m’inspirait davantage une partie de scrabble qu’une beuverie vespérale –  qui venait de me faire cadeau de son étui lubrifié. Jaloux car son geste spontané témoignait sans doute, parmi les scénarios possibles, d’un ascendant sexuel que lui autorisait un amour sincère et fidèle avec un ou une partenaire. C’était un peu comme s’il m’avait dit : « Prends-le, moi j’ai tout ce qu’il faut à la maison. » Empathique car je l’imaginais embrigadé dans un célibat tenace qui rendait caduque ce bouclier élastique. Je compatissais pour la retraite forcée de cet appareil reproducteur  affublé de bien des noms, du plus vulgaire au plus fleuri, comme au Québec, où le pénis se mue parfois en graine. Pas con quand on sait que ce qui en sort, quand ce dernier se mue en conquérant napoléonien, fait pousser de jolies fleurs appelées bébés.

Je me suis aussi demandé si son empressement à me gratifier d’une seconde double peau de zob ne témoignait pas d’une profonde suspicion de sa part quant à ma concupiscence. En clair : il me prenait pour un gros obsédé ! Je n’ai pas osé demandé leur avis aux deux femmes assises non loin de nous, qui ont assisté de leur table surélevée à cette scène teintée de solidarité masculine.

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